Bonjour, nous sommes le 15/08/2022 et il est 11 h 50.

La crise actuelle à l’Est de la RDC constitue une question multidimensionnelle attirant ainsi l'attention de plusieurs participants nationaux, régionaux et internationaux tant au niveau du politique, du social, du culturel que de l'économique . Néanmoins, si on jette un regard au fil du temps, cette situation évolue, se complexifie et prend des dimensions nouvelles et présente des nouveaux aspects. Cette crise est partie des conflits engageant auparavant quelques groupements tribaux appelés « communautés ethniques » pour s’éclater dans la région des Grands Lacs toute entière.


Les Grands Lacs est cœur du continent africain, elles forment une succession de lacs, orientés dans le sens Nord-Sud, qui occupent la partie méridionale de la vallée du grand rift, formée par l'action du rift Est-africain sur la plaque africaine. Les lacs sont situés dans la partie orientale du continent africain entre les pays qui les entourent : RDC (ex-Zaïre), Rwanda, Burundi, Tanzanie, Ouganda tous peuplés de nombreuses ethnies, jusqu’à plus de 200 . Il est à noter que ces Etats font partie de la CEPGL, Organisation sous régionale ayant le système de présidence rotative. Les Etas qui composent cette région d’Afrique ont ensemble un certain nombre de traits communs, et selon Jean-Pierre Chrétien : « L'Afrique des Grands Lacs désigne une entité géographique caractérisée par un relief accidenté, une densité humaine élevée et une assez grande proximité culturelle, notamment linguistique » . En conséquence, toutes les langues parlées par les habitants de cette région appartiennent à une sous-famille des langues bantoues5.



C'est donc au sein des sociétés plus au moins culturellement homogènes que l'ethnie est devenue facteur de déchirement. Pourtant, ces Etats de Grands Lacs ont en commun, une histoire, une population mais avec des expériences politiques identiques pour les uns et différentes pour les autres car n’ayant pas connu les mêmes processus de décolonisation et les mêmes systèmes des dictatures. Et l’Est de la RDC fait partie de la région des Grands Lacs, de même pour le pays.



La RDC est un pays des Grands Lacs et sa partie Est est depuis plus d’une décennie secouée par l’instabilité suite aux différents conflits armés qui ont opposé ou opposent, les mouvements de rebellions tels que l’AFDL , le RCD , le CNDP , le M23 aux autorités gouvernementales d’un côté et l’autre côté, les groupes armés tels que les Forces pour la Libération du Rwanda (FDLR) , les ADF-NALU etc., aux autorités étatiques des différents pays de la région. Ces conflits sont entrés en collision les uns contre les autres jusqu’à engendrer une crise régionale entre Etats. Par ailleurs, l’explication des conflits à l’Est de la RDC se situe à deux niveaux :



- Le niveau étatique de ce pays : les clivages ethniques, la diminution de la cohésion interne de l’Etat, l’augmentation des problèmes fonciers, le niveau de répartition inégales des richesses et des chances, le contrôle des matières premières sont les principaux éléments qui ont favorisé la naissance de la crise d’abord au niveau local et qui va par la suite, engendre un conflit au niveau national et régional.



- Le niveau régional : plusieurs pays de cette région se trouvent confrontés à des situations des conflits armés qui opposent les autorités gouvernementales aux des groupes armés (Voir infra) utilisant généralement le territoire congolais comme base arrière. Ce qui donne parfois le prétexte à ces pays de poursuivre ces groupes armés sur le sol congolais.

Toutefois, le Rwanda a toujours considéré que toutes ces accusations restaient sans preuves. Rosemary Museminali, ancienne Ministre rwandaise des Affaires étrangères, avait en effet rejeté par exemple les résultats de l’enquête du groupe d’experts de l’ONU de 2008 indiquant que : « les enquêteurs devraient plutôt donner des preuves de ce qu'ils avançaient au lieu de se limiter à des affirmations sans fondement qu'ils appellent rapport. Ainsi pour le Rwanda le document publié par les experts ne faisait pas foi ». En 2013, suite à une série de nouvelles allégations portées contre le Rwanda, son parlement a été amené d’entendre en date du 6 mars 2013 la Ministre Louise Mishikiwabo et celui de la Défense James Kabarebe, ce dernier qui est accusé par les autorités congolaises et les experts de l’ONU d’être le véritable chef du M23 .



Selon le gouvernement rwandais, toutes ces accusations sont sans fondement, que le rapport de l’ONU n’est pas partial et est basé sur des faits non suffisamment documentés, que le Rwanda n’a jamais été consulté par ses experts avant la production du rapport provisoire .



De même, au cours des conférences tenues par les autorités rwandaises dans les différents organes internationaux, elles ont exprimé leurs préoccupations suscitées par la mise en accusation de l’Etat rwandais, sur base des allégations émanant des autorités congolaises. Elles estiment qu’on ne leur donne pas l’occasion de s’expliquer avant la publication des accusations du groupe d’experts. Elles ont démentie lesdites allégations indiquant qu’elles ne sont pas fondées et que le Rwanda n’a rien à voir avec le contenu dudit rapport de 2013 . Déjà à ce niveau, il est important de se rendre compte que, la conception rwandaise de la crise dans les Grands Lacs et plus particulièrement les conflits à l’Est de la RDC et ses causes, semble être différente de celle des autorités congolaises et du groupe d’experts de l’ONU. Par conséquent, cette situation apparait comme un des éléments explicatifs du manque de la résolution durable à ces conflits.





Notre préoccupation à travers cette analyse est de savoir si les différentiels des conceptions entre les autorités rwandaises et les autres acteurs (Voir infra chapitre III) peuvent expliquer en partie la persistance des conflits à l’Est de la RDC ainsi que la crise dans les Grands Lacs. D’où les questionnements suivants : comment le Rwanda explique-t-il le conflit à l’Est de la RDC ? Et, Comment son analyse peut-elle avoir un effet sur la continuité desdits conflits?



Nous partons de l’hypothèse selon laquelle, le discours rwandais sur les conflits à l’Est de la RDC semble être éloigné de ce que pensent les autorités de ce pays (RDC), les institutions internationales et certaines ONG. Ensuite, la persistance de ces conflits est dû en partie du fait de la divergence des conceptions entre le Rwanda et les autorités de la RDC d’un côté, et de l’autre, les autres acteurs (Voir infra)

L’originalité de notre travail réside du fait qu’elle analyse tout d’abord la pensée rwandaise des conflits à l’Est de la RDC ; c’est-à-dire, la réflexion rwandaise sur la nature même des conflits, sa vision de la question ethnique, de la question liée aux frontières, les conséquences du génocide rwandais sur les conflits, la problématique liée à la nationalité. Cette analyse de la conception rwandaise sera mise en évidence par rapport à ce qu’ont toujours pensé ou ce que pensent les autorités congolaises (ou zaïroises).

Ensuite, nous ferons une analyse de la manière dont réagissent les autorités rwandaises face aux différents rapports du groupe d’experts des Nations Unies et du Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme, de certaines ONG internationales ainsi que de la position des puissances (France et la Belgique) afin de déterminer sa stratégie. Cette mise en évidence nous permettra à la fin de notre analyse de tirer la conclusion par rapport à notre question de départ (questionnements). Il sied de préciser que, lorsque nous parlons des autorités rwandaises ou du Rwanda, il s’agit du régime rwandais dans son ensemble. Par ailleurs, pour notre analyse, nous allons nous focaliser sur les documents et discours officiels notamment, les correspondances rwandaises et congolaises à l’ONU, le rapport publié par le parlement rwandais sur la situation à l’Est de la RDC en 2013, les différents rapports de l’ONU, institutions internationales et ONG, les interviews, conférences de presse etc. L’intérêt scientifique de ces types de documents est qu’ils ont un caractère officiel et rendent de facto crédibles nos sources d’informations.



Le Congrès National pour la Défense du Peuple est un mouvement politicomilitaire issu au départ de populations rwandophones, désignées sous l’appellation de Banyarwanda et plus exactement de leur composante de Banyamulenge crée en 2004 . Il est considéré comme le successeur du RCD. Son chef, le Général Laurent Nkunda, avait justifié la rébellion par la nécessité de protéger les Tutsis congolais, dont la sécurité et les intérêts économiques apparaissaient menacés depuis que la mise en œuvre des accords de Pretoria avait modifié la configuration géopolitique de la nouvelle RDC .



Il sied de relever qu’il y a des fortes similitudes entre les populations Tutsis congolaises et celles du Rwanda. Un certain nombre de cadres militaires du CNDP, dont Laurent Nkunda lui-même, s’étaient engagés au côté du Front Patriotique Rwandais jusqu’à la prise du pouvoir à Kigali en juillet 1994. Il en est resté des liens personnels avec l’armée rwandaise131. A cet objectif de la protection des Tutsis congolais, il s’est ajouté la nécessité pour Laurent Nkunda de jouer un rôle sur la scène nationale .

Le Mouvement du 23 Mars, également appelé M23, est un groupe créé suite à la guerre du Kivu. Il est composé d'ex-rebelles du CNDP réintégrés dans l'armée congolaise suite à un accord de paix signé le 23 mars 2009 avec Kinshasa.

Ils se sont ensuite mutinés en avril 2012 . Leur nom provient des accords du 23 mars 2009, car les membres considèrent que le gouvernement congolais n'avait pas respecté les modalités de celui-ci. Les revendications du M23 coïncident étroitement avec celles du CNDP : protection de la population Tutsie congolaise menacée.

Selon l'accord de Lusaka du 10 juillet 1999, il faut entendre par groupes armés «...les forces autres que celles du gouvernement de la RDC, du Rassemblement Congolais pour la Démocratie et du Mouvement de Libération du Congo, qui ne sont pas signataires de cet Accord ... » , il faut aussi ajouter les groupes hostiles au pouvoir de Kigali et de Kampala . Il se dégage alors deux sous catégories d’acteurs. D’un côté, il y a les groupes armés étrangers contre lesquels le Rwanda et l'Ouganda ont déclaré réagir sur le territoire congolais et de l’autre, les groupes armés congolais qui, pour la plupart d'entre eux, sont apparus suite l'efflorescence d'une guerre interethnique dans l'Ituri.

- Tout d’abord, ceux qui sont hostiles au Rwanda : les ex-FAR et les miliciens Interhamwes qui se font appeler maintenant sous le nom des FDLR ; et ceux opposés à l'Ouganda : FDA, FNUA, LRA, UNRFII, WNBF, NALU. L'Accord de Lusaka ajoute sur cette liste le mouvement rebelle FDD du Burundi converti en parti politique .

Pour le Rwanda et l’Ouganda, la présence de ces mouvements rebelles sur le territoire congolais représente une pomme de discorde qui remet en question les relations pacifiées que peuvent avoir ces différents pays. Cette présence a longtemps et constitue toujours un alibi pour légitimer diverses formes d’intervention rwandaises au Kivu . Officiellement, les motivations de ces différents mouvements varient souvent. Pour les uns comme les FDLR, il s’agirait d'œuvrer à la paix et la réconciliation au Rwanda et dans la région des Grands Lacs en général.

- Les Mai - Mai : sont des milices qui sont apparues d’abord lors de la rébellion de l’Est du Congo en 1964, ont réapparu suite à la situation confuse du Zaïre des années 1990 . Ce sont des groupes d’auto-défense des communautés locales. Les groupes Maï Maï sont à la fois très autonomes et facilement instrumentalisés par les leaders politiques et d’autres seigneurs de guerre.

Tous les Maï-Maï ont un point commun, celui du rejet des « étrangers », en l’occurrence les rwandais et par extension tous les originaires du Rwanda, principalement les Tutsis. Dans le contexte actuel, ils combattent au côté des FARDC .

- Ensuite, les groupes armés issus de la guerre interethnique dans l'Ituri, au Nord - Est de la RDC qui a opposé principalement deux ethnies, les Hema et les Lendu, dont les principales milices sont: l'Union des Patriotes congolais (UPC) de Thomas LUBANGA, un groupe majoritairement Hema, créé en 2002 par l'Ouganda avant de s'allier en janvier 2003 au Rwanda141; le Front des Nationalistes et Intégrationnistes (FNI) de Floribert NDJABU, un groupe majoritairement Lendu, formé en début 2003 avec l’appui de l’Ouganda142; le Parti pour la Sauvegarde de l'Intégrité du Congo (PUSIC) de Kahwa MANDRO, une dissidence de l'UPC mise en place en février 2003 après le rapprochement de ce dernier avec le Rwanda ; les Forces armées du Peuple Congolais (FAPC) de Gérôme KAKWAVU, une autre dissidence de l'UPC créée en février 2003 . Les groupes ont des motivations purement ethniques.

Les autorités rwandaises commencent à expliquer la crise dans les Grands Lacs et plus particulièrement les conflits à l’Est de la RDC à travers l’histoire et en soulevant plusieurs questions. Il y a la question ethnique et celle de la nationalité congolaise, la nature des différents conflits survenus à l’Est de la RDC, la question des frontières et les conséquences du génocide sur le conflit.


IV.1.1. La question ethnique et celle de la nationalité

En décembre 2008, Kinshasa et Kigali s’engageaient mutuellement, non seulement à ne plus soutenir les rebelles hutus rwandais du FDLR et leurs adversaires du CNDP, mais à collaborer afin de mettre un terme aux luttes ethniques entre les groupes armées .

La question ethnique reste primordiale dans les conflits à l’Est de la RDC. Le Rwanda, contrairement à la RDC se distingue par son identité du corps (Voir supra), un pays divisé principalement en deux communautés : les Hutus et Tutsis. Cette composition ethnique a eu des conséquences sur le pays même et aussi sur l’ensemble de la région et plus particulièrement l’Est de la RDC, ainsi le génocide rwandais en un exemple. Lors de ce génocide, de milliers des Hutu avaient traversé la frontière congolaise pour s’installer à l’Est. Le Rwanda avait même reconnu son intervention lors de la guerre de 1996 au Congo (Zaïre) évoquant le contrôle des camps des réfugiés par ces Hutus, ethnie majoritaire du pays .

A ce niveau, intervient la notion de l’identité collective où le comportement international du Rwanda était fonction de ses intérêts. Le Rwanda a toujours justifié les conflit à l’Est de la RDC par la maltraitance dont fait l’objet les populations d’expression rwandophone de part des autorités congolaises et des FDLR , nous avons là, l’explication d’un conflit pour des raisons identitaires. Cet argument a été toujours réfuté par la RDC qui estime au contraire que le Rwanda a transposé ses problèmes identitaires à l’intérieur de son territoire .



La question identitaire reste toujours comme explication fondamentale des conflit à l’Est de la RDC et la position rwandaise face à cette question reste toujours la même. Ici, on peut se rendre du rôle qu’accordent les autorités rwandaises à la question identitaire ou ethnique comme facteur de la crise au Congo. On peut aussi comprendre que cette question identitaire influence le comportement rwandais s’il s’agit d’aborder ces conflits. La question identitaire est utilisée souvent par le Rwanda pour expliquer les conflits à l’Est de la RDC car, il pense toujours que la minorité Tutsi fait l’objet des discriminations, ce qui leur pousse à prendre des armes.







Télécharger le travail