LA SYMBOLIQUE DE PLUME D’OISEAU CHEZ LES KUSU DU MANIEMA
PAR
MUNTUMPE NTAMBWE Félicienne
Assistante à l’ISP TSHOFA
Introduction
Dans le présent article, nous proposons de décrire les usages de la plume d’oiseau chez les Kusu du Maniema en République Démocratique du Congo[1]. Notre but est de sauvegarder ces usages précieux de la proche disparition à laquelle ils sont voués, et de les faire connaître aux autres peuples. Ce qui contribue, pour paraphraser M.S. Eno-Belinga, à enrichir le patrimoine culturel de l’humanité[2].
C’est à Aheya Kendombe, villageois âgé, vivant à Olenga-Lé-Pata, collectivité – chefferie Bahina, village qu’il n’a jamais quitté depuis trente ans, et ne parlant pas français que nous devons d’abord recueillir nos informations. Il a une réputation de conteur inimitable. Nous avons pris le grand plaisir à l’entendre lors de notre séjour dans la région du 10 octobre au 13 novembre 2014. Qu’il soit ici remercié.
1. Usages de la plume d’oiseau
La plume d’oiseau nommée en kikusu : « losa » (classe 11, sing. « nsa » classe 10, pluriel)[3], connait plusieurs usages dans la vie des Kusu ; notamment :
1.1. Usage artistique : La plume sert à orner des parures de danses, des masques, des pendentifs et des coiffures de dignitaires ou chefs de familles, de héros et de guérisseurs. De plus, le terme « okusu » (classe 1, sing. « akusu » classe 2, pluriel) noté par bien d’ethnographes, « kusu » est à en croire le rapport AIMO lu le 7 octobre 2013 au Bureau des archives du Territoire de Kibombo, lors de notre séjour de recherche africanistique est « … UN sobriquet donné aux populations occupant la savane comprise entre la rivière Lomami et le Lualaba, par les Arabes qui ont pénétré dans la région du Maniema[4] au 19ème siècle, en provenance d’Udjidji par la traversée du lac Tanganika, en suivant l’itinéraire de Baraka, Fizi, Kabambare pour s’établir à Kasongo qui devint un de grands centres arabes (…). Ce nom a été attribué à ces populations à cause des coiffures ornées des plumes de perroquet « nkoso » que portaient leurs chefs de clans à titre de symbole du pouvoir ancestral[5].
1.2. Usage technique : la plume d’oiseau est utilisée comme barbelure des flèches permettant à celles-ci de voler vite et loin, une fois projetées vers la cible. Pour tendre des pièges aux félins comme le renard, on fait usage soit des plumes de coq (poule), soit celles de canard ou celles de n’importe quel autre oiseau, en guise d’appât. Pour enduire de la pâte cireuse (ttso’) sur des pots en argile fabriqués en vue de les protéger de l’usure, les potiers Kusu utilisent de longues plumes d’oiseaux comme brosse ou pinceau.
1.3. Usage magique : La plume est utilisée par des féticheurs Kusu dans des paniers divinatoires (diyo/ayo). En chantonnant, le féticheur secoue à maintes reprises son panier divinatoire à l’intérieur duquel il y a des plumes de différents oiseaux. Dès qu’il arrête de secouer, il regarde à l’intérieur du panier et devine à partir de la couleur de la plume qui se place au-dessus des autres. Ainsi par exemple, lorsqu’il s’agit de la plume rouge de l’oiseau « looka » ou de la plume blanche de garde-bœuf, il déduit respectivement que le patient est dans une situation dangereuse ou est dans une bonne situation et, sera guéri.
1.4. Usage pharmaceutique (médicinal) : En médecine traditionnelle, les guérisseurs Kusu font usage de la plume comme ingrédient dans différentes compositions pharmaceutiques ou médicinales. Pour soigner par exemple un abcès ou une enflire quelconque, le guérisseur brulait des plumes et mélangeait le cendre obtenu avec une bonne dose d’huile de palme. La composition ainsi obtenue servait à être massée à l’edroit malade du corps.
1.5. Usage domestique : la plume est employée surtout par de vieilles femmes pour rassembler la poudre du tabac « hyalé » qu’elles utilisent dans des narines.
1.6. Usage judiciaire : LOrsqu’il s’agit d’évaluer une dot perçue, pour un couple quelconque qui en manifeste le désir ou pour un couple divorcé, on utilise des plumes de coq, de poule, de canard, ou de pigeon pour désigner chacune des espèces.
1.7. Usage littéraire : le plus souvent, il y a évocation du mot plume dans les genres littéraires oraux chez les Kusu. Nous illustrons ce phénomène par deux genres figés :
· Proverbe : Fudu’ la’ fudu’ la’ nsa’ gyêndé.
Traduction : oiseau et oiseau avec plumes à lui (chaque oiseau a ses plumes).
C’est pour insinuer que chaque personne a ses défauts et ses qualités.
· Devinette : Losa’ la’ losa’ la’ langyêndé (Enoncé)
Traduction : Plume et plume avec couleur (chaque plume a sa couleur)
Olemo l’olemo la syyendé (Réponse)
Traduction : métier et métier avec peines à lui –chaque métier a ses peines)
2. Ports de la plume d’oiseau
Outre ces divers usages de la plume et du mot plume, il convient de faire remarquer que nous avons également noté les ports des plumes chez les Kusu. Nous avons classé les porteurs à deux catégories : porteurs habituels et porteurs occasionnels.
2.1. Porteurs habituels
2.1.1. Dignitaire ou chef de clan : celui-ci pour incarner son pouvoir porte une couronne ornée de plumes rouges clairs de perroquets « nkoso », symbole de supériorité. Cette couronne s’hérite du père au fils.
2.1.2. Féticheur : Il porte dans sa coiffure une plume rousse de chouette « ceketeke », symbole de son pouvoir magique et surnaturel.
2.1.3. Guérisseur : Il porte dans sa coiffure une plume brunette d’ « oputute » ; cet oiseau étant même nommé guérisseur d’oiseaux « urcyefudu ». cette plume symbolise la guérison, le soulagement qu’il apporte aux patients.
2.1.4. Héros du village : Celui-ci porte une coiffure ornée des plumes noires d’aigles « pongo », symbole de force physique. Le héros étant par définition un défenseur du village, du clan ; une personne qui, d’une façon ou d’une autre, s’est distinguée par ses exploits ou un courage extraordinaire.
2.1.5. Meurtrier : Un criminel d’homicide qui a tué un membre de sa parenté ou un co-initié ; qui a cédé à la jalousie pour tuer d’autres hommes fussent-ils étrangers, porte la plume rouge foncé de « looka » (oiseau de bois au bec dur et blanchâtre dont le corps est tout en rouge sur son chapeau. Cette plume rouge foncé représente le sang du mort qu’il a eu à verser.
2.1.6. Sorcier : Un sorcier ou une sorcière ayant, aux yeux de tous, renoncé à faire du mal aux autres membres du groupe, porte la plume brunâtre de l’hibou dans sa coiffure selon qu’il s’agit d’un homme et, à la chevelure quand il s’agit d’une femme.
2.1.7. Tambourinaire : Celui-ci est un habitué de la parole. Il porte soit dans son chapeau, soit sur sa chevelure la plume de rossignol « kyongafudu », symbole du savoir-dire.
2.2. Porteurs occasionnels
2.2.1. Incestueux : Une personne incestueuse, c'est-à-dire ayant commis l’adultère avec une femme ou un homme de la lignée de son père ou de sa mère, ou avec son beau-frère, sa belle-sœur, ou avec ceux ou celles de son sang (ses frères ou ses sœurs) ; se voit obliger par les plus âgés du groupe de porter une plume de pintade dans sa coiffure pour une certaine durée. Cette plume grisâtre avec points blancs symbolise l’inconstance, la transgression de l’interdit.
2.2.2. Jeune – femme : Ayant bien passé sa période pubère, la jeune-femme porte une plume blanche de Cygne blanc ou de garde-bœuf « yemeema-a-lomané » ; plume qu’elle remettra à son prétendant lui renseignant sur sa nubilité. C’est le symbole à la fois de virginité et de fidélité à l’engagement.
2.2.3. Jeune – homme : Il porte la plume noire de l’aigle « mpongo » pour montrer qu’il est à l’âge de se marier, à l’âge de féconder une femme. C’est le symbole de maturité physiologique et physique.
2.2.4. Primigeste : Une jeune-femme qui entre en grossessepour la première fois, porte une plume blanchâtre de poule « koko » à la tête le jour de l’apparition de la lune ; car celle-ci (la lune) est préconisée par les Kusu comme siège des âmes à naître que la femme capte par l’accouplement. Cette plume est le symbole de maternité.
2.2.5. Téméraire : Une personne téméraire qui a commis le brigandage, en marchant ou en volant par violence le bien qui n’est pas sien ; qui a ramassé un objet et se l’est approprié sans songer à le restituer au propriétaire ; qui a commis le recel ; qui a rendu un faux témoignage contre autrui, est condamnée par les aînés du groupe à porter une plume grisâtre d’épervier « loodi » dans son chapeau ou sur sa chevelure. C’est le symbole de malhonnêteté, d’hypocrisie. Ce port ne cesse que lorsque s’expire la durée de la sanction négative fixée par le corps des aînés.
Conclusion
Par la présente description perfectible sur la Symbolique de la plume d’oiseau chez les Kusu du Maniema, non seulement nous avons volontiers voulu sauver un échantillon d’un usage culturel voué à la disparition et à l’oubli, mais nous avons également voulu découvrir auprès des vieillards Kusu leur immense richesse culturelle pour la faire connaître au monde scientifique.
A ce propos, Jean Poirier confirme bien qu’ « (…) avec ces vieillards, nous sommes placés devant le terrain de la dernière chance du fait des mutations brutales et profondes qui s’effectuent de nos jours. Ils sont les derniers témoins d’une richesse immense qui s’évanouit sous nos yeux passifs ». C’est ce que vient affirmer, sans détour, ce couplet du chant d’un de derniers représentants de la lignée des griots africains de génie :
« Hélas ! le jour où je mourrai !
Oui, le jour où je descendrai dans la tombe
Verra chavirer la pirogue des chanteurs ! »
[1] Lire les travaux de :
- MOTINGEA, M., « Sur les parlers NKUTSU’, in Annales Aequatoria, 10(1989), p.269
- SCHMIT, G.P., Contribution à l’étude des populations dites « Bakusu », Rapport de sortie de charge, Kindu 15 septembre 1933, inédit, Archives Aequatoria, Bamanya, RD. Congo, p.12.
- EBANDA-wa-K., « Cendo », chant funèbre Nkusu », in Annales Aequatoria, 12 (1991), p.204.
[2] ENO-BELINGA, M.S., Littérature et musique populaire en Afrique noire, éd. CUJAS, Toulouse (France), 1965, p.1.
[3] KAHINDO, L., Esquisse grammaticale de la langue Kusu, Mémoire de Licence, inédit, UNAZA, Lubumbashi, 1976.
[4] Maniema :
- Le mot provient de l’arabe « Manuema », lequel signifie « le pays des forêts vierges, « lieu où l’on dort »
- Historiquement : Maniema ancien s’étendait de la rivière Lomami jusqu’au-delà du lac Tanganyika à Ujiji (Est-Ouest) ; des falls (actuel Ubundu) jusqu’à l’axe formé par samba-Nyangwé-Kasongo-Baraka sur le lac Tanganyika (Nord-Sud). Ce maniema précolonial était dirigé par un Wazir, mieux un grand chef HAMED Ben Mohammed el-Murjebi (1840 – 1905) alias Tippo-Tip. Ce dernier organisa son territoire, le maniema ancien en le divisant en 7 régions. A la tête de chacune d’elles fut placé un Sultan Zanzibariste, soit : Rashidi aux falls, Kibonge à Kirundu, Ngerera à Riba-riba, Mwinyi Muhara à Nyangwé, Bwana Nzigeà Kambare, Rumaliza à Ujiji et Sefu (son fils) à Kasongo.
[5] Anonyme, « Le Bakusu du Territoire de Kibombo », in Rapports annuels AIMO du territoire 1952-1953, Archives du territoire de Kibombo, Province du maniema.
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