Bonsoir, nous sommes le 17/04/2021 et il est 21 h 55.

 

EPIGRAPHE

 

         « Les femmes ont le pouvoir d’apporter les changements au sein de leur communauté. Toutefois, la violence qu’elles subissent dans le foyer les dépouille de leur force, leur santé et leur capacité à participer activement aux efforts humanitaires à travers le monde »

                                                                                                                                   HEIDI LEHMANN

 

 

DEDICACE

 

 

A mes défunts parents Pierre KIBAMBE et Régine TSHIKA, qui n’ont pas eu l’opportunité de goûter au fruit de leur sacrifice,

A mon tendre époux, Bienvenu MULWA GASUGA, qui ne se lasse jamais de m’apporter son soutien si cher pour moi,

A mes filles  Dorcas MULWA et Régina MULWA,

A mes fils Faveur MULWA et Maxime MULWA,

A toutes les femmes qui souffrent en silence derrière les rideaux de leur chambre,

 

KASHIMWABI  WAKU Marie-Fidèle

 

 

 

REMERCIEMENTS

 

La présente étude a pu être réalisée grâce à des nombreux appuis. Nous avons donc l’obligation d’exprimer notre reconnaissance à l’endroit de toutes les personnes qui, d’une manière ou d’une autre, y ont participé. De prime abord, nous rendons grâce à Eben Ezer, qui jusqu’à présent, nous a toujours secourus.

Nous remercions profondément le Professeur Faustin MULAMBU MVULUYA, directeur de cette dissertation. La dextérité et la rigueur avec lesquelles il a procédé à cette tâche, nous ont introduites dans une véritable école d’initiation à la recherche scientifique. Nous resterons marquées indélébilement par son attitude paternelle à notre endroit.

Nous remercions également, les professeurs André LUBANZA MUKENDI et Célestin MUSAO KALOMBO, membres de notre Commission d’encadrement qui, par leurs remarques pertinentes ont su enrichir cette œuvre en lui donnant sa forme actuelle. Leur disponibilité et leurs encouragements ont été pour nous précieux.

Sans le concours de toutes les personnes qui ont contribué à notre formation académique, la réalisation de ce travail ne serait pas possible. Notre souhait serait de lister toutes ces personnes de façon exhaustive. A défaut de cela, nous pensons spécialement aux Professeurs MUKOKA NSENDA, BOLA NTOTELE, OBOTELA RACHIDI, NSAMAN-O-LUTU, Evariste TSHISHIMBI, ABEMBA BULAIMU, EPEE GAMBWA, MWABILA MALELA, Pascal KAPAGAMA, etc.

Nous exprimons notre gratitude aux membres du réseau genre de l’Université de Kinshasa, notamment aux Professeurs CISHALA MAPENDO et SANGANA BIDUAYA ainsi qu’aux chefs de travaux VIVE SEBISE,  ODIMBA KOMBE et NDAYA Véronique  pour leurs encouragements et échanges constructifs.

Notre gratitude va aussi à tous les membres du Centre d’Etudes Politiques, notamment aux Professeurs OMASOMBO TSHONDA, Arsène MWAKA, MWAMBA MUMBUNDA, KABAMBA MBAMBU, Jean LIYONGO, KIBANDA MATUNGILA, KASONGO MUNGONGO, KAMINAR et aux chefs de travaux KALALA, KASAY et KAKESA, qui nous ont soutenu et encouragé à terminer ce travail en dépit de tous les problèmes de santé auxquels nous avons été butées.

Nous sommes redevables au magistrat TAMBWE MUKONKOLE et à l’avocat  Osée MUDIMO, pour nous avoir accompagné lors des interviews sur le terrain afin de faciliter nos contacts avec les autorités judiciaires.

Notre pensée de gratitude va à nos parents, frères et sœurs à savoir KENGIE KAFULWE, Gisèle LUBAMBA, TSHITUKA WA MBAYI, Didier ILUNGA, BIKUANI MENDAKU et FRANCIS MWITUBILE, pour leurs encouragements bien qu’étant loin mais près du cœur.

Que notre cher mari Bienvenu MULWA GASUGA et nos chers enfants trouvent en ce travail la raison des privations qu’ils ont quelques fois subies. Sans leur amour et leur compréhension, cette œuvre ne saurait aboutir.

A tous ceux dont les noms ne sont pas repris ici, nous demandons de ne pas nous en tenir rigueur et disons merci.

 

LISTE DES FIGURES

Figure 1 : Application du schéma Eastonien au système politique congolais ………….. 19

Figure 2 : Pyramide des différents niveaux de la violence ……………………………… 54

Figure 3 : Le cycle de la violence conjugale ……………………………………………. 77

Figure 4 : Schéma théorique de la judiciarisation des VSBG …………………………. 219

Figure 5 : Schéma de la judiciarisation de l’action civile en cas d’un conflit conjugal... 226

Liste des GRAPHIQUES

Graphique no 1 : Évolution de la population de 1984 à 2009/TGI …………………….. 235

Graphique no 2 : Évolution de la population de 1984 à 2009 /TRIPAIX ……………… 235

Graphique no 3 : Evolution des violences conjugales de 2007 à 2013 ……..………….. 238

 


 

LISTE DES TABLEAUX

Tableau no 1 : Profil des participants aux entretiens semi-directif ……………………..  26

Tableau no 2 : Participation des femmes dans la prise de décision …………………… 127

Tableau no 3 : Statut scolaire des enfants de 5 – 17 ans par âge et sexe (en %) ………. 129

Tableau no 4 : Proportion d’enfants au travail en dehors de l’école …………………… 132

Tableau no 5 : Pourcentage des femmes mariées avant l’âge de 15 ans en RDC en référence à leurs caractéristiques socio démographiques ……………………………………………. 190

Tableau no 6 : Siège et ressort des cours d’appel de la ville de Kinshasa ………………. 231

Tableau no 7 : Siège et ressort des TGI de la ville de Kinshasa ………………………… 232

Tableau no 8 : Siège et ressort des Tribunaux de Paix  de la ville de Kinshasa ………….233

Tableau no 9 : Rapport entre la population en 1984 et 2009 et la répartition des effectifs des magistrats par juridictions ………………………………………………………………    234


 

PRINCIPAUX SIGLES ET ABREVIATIONS UTILISES

 

ACAT

: Action  des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture

AP  

: Action Publique

CEDEF

: Convention sur l’Elimination de toutes les Formes de Discrimination à l’Egard des femmes.

CIDE

: Convention Internationale relative aux Droits de l’Enfant

DSEGA

: Déclaration Solennelle Pour l’Egalité de Genre en Afrique

EADE- RDC

: Enquête Nationale sur les Enfants et Adolescents en Dehors de l’Ecole en République Démocratique du Congo

EDS-RDC

: Enquête Démographique et de Santé en République Démocratique du Congo

INS

: Institut National de la Statistique

IRC

: International Rescue  Committee

MICS-RDC

: Multiple Indicators Cluster Survey (Enquête par Grappes à Indicateurs Multiples en République Démocratique du Congo)

MINIGEFAE

: Ministère du Genre, de la Famille et de l’Enfant

MONUC

: Mission des Nations Unies au Congo

OCDE

: Organisation Européenne de Coopération Economique

OMD

: Objectifs du Millénaire pour le Développement

OMP

: Officier du Ministère Public

OMS

: Organisation Mondiale de la Santé

ONG

: Organisation Non Gouvernementale

ONU

: Organisation des Nations Unies

OPJ

: Officier de Police Judiciaire

PNG

: Politique Nationale de Genre

PNUD

: Programme des Nations Unies pour le Développement

RDC

: République Démocratique du Congo

SNRP

: Stratégie Nationale de Réduction de la Pauvreté

SNVBG

: Stratégie Nationale de Lutte contre les Violences Basées sur le Genre

TGI

: Tribunal de Grande Instance

TRIPAIX

: Tribunal de Paix

UNFPA

: Fonds des Nations Unies pour la Population

UNICEF

: Fonds des Nations Unies Pour l’Enfance

UNIFEM

: Fonds des Nations Unies pour la Femme

VBG

: Violences Basées sur le Genre

VFF

: Violence Faite à la Femme

VIH

: Virus de l’Immunodéficience Humaine

VSBG

: Violences Sexuelles et Basées sur le Genre

 

 


INTRODUCTION GENERALE

1.     CHOIX ET INTERET DU SUJET

Nous référant à Shomba Kinyamba, nous disons que : « L’intérêt porté au choix d’un sujet, doit être conscient, à défaut cela posera le problème d’incompréhension »[1].  Ce mémoire revêt à ce titre un triple intérêt : sur le plan personnel, théorique et  pratique.

1.1.         Sur le plan personnel

En tant que chercheur(e), la problématique de la violence basée sur le genre ne peut nous laisser indifférente. Notre nature de femme nous rend sensible aux questions d’égalité entre les sexes car nous vivons au quotidien l’expérience de la domination.  Bien plus, il a été démontré que ce sont les écrits abondants des  féministes anglo-saxonnes qui ont fait « reculer incontestablement le patriarcat en tant que système codifié par le droit »[2].

1.2.         Sur le plan théorique

Une étude qui se propose de réfléchir sur les fondements de la violence de genre,  recouvre indéniablement un intérêt certain pour les chercheurs en sciences politiques. Il est certes vrai, qu’à la lumière de l’analyse radicale des inégalités de genre, cette question ne peut plus être considérée comme relevant essentiellement de la sphère privée.  En effet, « la modernité, sans bouleverser la hiérarchie, oblige à repenser la notion du pouvoir »[3]. Il ne s’agit plus seulement d’analyser son exercice du point de vue du Prince, ou celui de l’Etat, mais d’en comprendre le système à travers les relations entre partenaires individuels et collectifs, car autour de ces relations sociales « se nouent des luttes de pouvoir pour les définir, les contrôler et les façonner »[4].

Bien que tirant leur genèse de la vie privée, les violences conjugales ont donc des conséquences tangibles sur la vie publique : elles atrophient les ambitions des femmes et annihilent leur personnalité. C’est pourquoi, Lydie Chantal N. Ella-Meye  affirme que : « Initiée dans le cadre du foyer, la violence conjugale a des répercussions inévitables sur la vie publique. Parce qu’elle fragilise la santé physique et mentale de ses victimes, les femmes en l’occurrence, et constitue un frein à leur promotion »[5].

La métaphore d’examiner l’endroit comme l’envers de l’étoffe, contraint donc au chercheur d’avoir une vision holistique en abordant les questions relatives  au genre.   « Nul doute en effet que le privé est politique. La frontière entre les deux est parfois fluide »[6].  Le public est donc la partie visible de l’iceberg, le privé en constitue la partie cachée. L’une des ambitions de l’approche genre est d’interroger, justement, « cette frontière entre  privé et  public en analysant la politisation de l’expérience personnelle »[7].

Dès lors, l’homme est considéré comme un tout indissociable, on ne peut pas prétendre étudier la première et ignorer la seconde. Le privé  a un impact irréfutable sur le public. L’absence de sa régulation  produit des pesanteurs qui obstruent l’accès de la femme  à la sphère publique. D’où la question de la promotion de la femme ne doit pas être considérée uniquement en aval mais aussi en amont,  en prenant en charge la sphère privée.

Tout compte fait,  la thématique abordée dans la présente étude revêt donc un intérêt théorique pour les sciences politiques, en ce sens qu’elle établit un lien entre le privé et le public. En sus, pour emprunter l’expression chère à Pierre Janin et Alain Marie[8] : «  l’espace domestique, lieu de la vie quotidienne dans sa banalité la plus ordinaire et lieu privilégié de la socialisation, (…) est appréhendé comme champ où se déploient les microdispositifs et micro-procédures du pouvoir ». Notre réflexion offre donc aux chercheurs en sciences politiques l’opportunité d’étudier la notion de pouvoir au sein de l’unité domestique.

1.3.         Sur le plan pratique

Lier la science à la pratique, est un impératif auquel doit obéir toute recherche. Car on ne fait pas la science pour la science, mais toute science doit être utile à la société où elle est produite. Pour ce faire, l’intérêt pratique de la présente recherche se situe à 3 niveaux :

1.       Aux pouvoirs publics : elle offre une base des données susceptibles de permettre la mise en place d’une législation qui rime avec l’approche genre c’est-à-dire,  qui tienne compte des exigences liées à l’évolution d’une société  offrant aux hommes et aux femmes des chances égales.

2.       Aux activistes des ONG féminines et à la société civile : elle aiguise leur engagement vis-à-vis des questions liées aux violences conjugales afin de les amener à comprendre que l’attitude des Pouvoirs publics, en cette matière,  est largement tributaire de leur pression.

3.       Aux femmes elles-mêmes : elle sensibilise les femmes  à être « des sujets de leurs pensées et actrices de leur vie »[9].

2.     OBJECTIF

Cette étude vise à amener les Pouvoirs publics congolais à comprendre la nécessité de s’immiscer dans la sphère privée pour sa régulation, notamment par la définition d’un cadre juridique qui prenne en compte les questions liées aux violences conjugales.

3.     REVUE DE LA LITTERATURE

Shomba Kinyamba affirme que : « plus il est possible d’établir des liens entre une étude donnée et d’autres, plus la garantie d’une contribution efficiente est certaine.[10] ». Afin de nous conformer à cette exigence, nous nous sommes référées à quelques travaux antérieurs  en rapport avec notre problématique en vue d’en établir les corrélations ; notre souci c’est de situer cette  réflexion dans le prolongement de celles qui l’ont  précédée.

Il est vrai que,  plusieurs auteurs ont eu à mener des recherches sur la problématique du genre et des violences conjugales.  Ci-dessous,  nous en épinglons ceux dont l’approche cadre avec la nôtre tout en prenant soin de préciser les frontières entre ces études et la présente dissertation.

L’ouvrage  de  Pierre Bourdieu[11]: « La domination masculine » a retenu notre attention car il démontre que la domination masculine est tellement ancrée dans nos inconscients au point que nous ne  l’apercevons  plus ; elle est  tellement accordée à nos attentes que nous avons du mal à la remettre en question.  Pourtant,  les rapports asymétriques entre le masculin et  le féminin sont des construits sociaux qui sont susceptibles d’être changés. Les violences basées sur le genre proviendraient sans nul doute de ce déséquilibre constaté dans les rapports sociaux de sexe.

Jacqueline de Puy[12] dans sa thèse de doctorat intitulée : « L’intimité piégée : Pouvoir masculin et violence envers les femmes dans le couple », fait ressortir deux dimensions du pouvoir masculin qui sont associées aux violences faites aux femmes dans le couple : structurelle et comportementale. Premièrement, la dimension structurelle est appréhendée par le biais des inégalités socio-économiques dans le couple au détriment de la femme. Deuxièmement, en rejoignant Pierre Bourdieu, elle considère les comportements de pouvoir tels qu’ils se manifestent à travers la dominance masculine. Les variables correspondant à ces deux dimensions ont été associées de manière significative aux violences psychologiques, en contrôlant l’influence d’une diversité de situations à risque (antécédents de violences dans la famille d’origine, abus d’alcool, communication ou soutien social faibles, âge, niveau  socio-économique). De plus,  les formes de dominance masculine qui contribuent à l’isolement social de la femme exercent une influence prépondérante sur les risques de violences.

La particularité de cette dissertation se démarque  du fait qu’elle procède d’abord par un bilan de connaissance, qui débouche sur le cadre théorique propre à la recherche ;  elle  expose ensuite les étapes de la construction empirique avant d’en mesurer, enfin, l’effet des variables de pouvoir masculin sur les violences, tout en contrôlant simultanément l’effet des autres situations à risque.

Lydie Chantal N. Ella-Meye[13], dans son article intitulé : « Droit et violence conjugale », montre comment le droit peut être une réponse à la violence conjugale. Elle souligne néanmoins les limites de cette réponse dans un contexte patriarcal comme celui de la société camerounaise. Cet article nous a captivé par le fait que l’auteur fait un inventaire et une analyse des lois  prévues pour les délits et crimes aux situations de violence conjugale dans la juridiction camerounaise.

Neka  Mbanganzi dans son article qui porte sur : «  Les violences au sein du ménage : Regard d’une femme »[14], après avoir épinglé quelques sources des violences,  élabore une typologie des violences qui reflète globalement les problèmes auxquels sont confrontées les femmes congolaises dans leur ménage. Elle regroupe ces violences en 3 catégories :

§   Les violences physiques : coups et blessures.

§   Les violences psychologiques : injures, dénigrements, préjugés, sous-estimations et dépendances économiques.

§   Les violences culturelles et sociales : les coutumes rétrogrades, traitement inhumain et dégradant : polygamie, veuvage, mutilation sexuelle, discrimination sexuelle, l’éducation préférentielle, marginalisation de la femme, le dépouillement,…

L’auteur conclut en invitant non seulement la femme, mais aussi la communauté dans son entièreté,  à une relecture de toutes ces violences qui s’exercent dans le ménage et qui reflètent le vécu quotidien de la femme congolaise. Cette démarche est une stratégie de lutte qui permettra à la femme de mieux se connaître et de bien appréhender sa situation. Elle prône ainsi un partenariat humanisant qui doit se construire entre l’homme et la femme condamnés à unir leur destin.

Perpétue Madungu Tumwaka[15], dans son article qui porte sur « les violences familiales subies par la femme et la jeune fille en RDC », présente le profil des violences familiales que subissent la femme et la jeune fille en RDC. Pour ce faire, elle se base sur l’analyse secondaire des résultats des trois enquêtes nationales à savoir : l’enquête sur la situation des lois coutumières et des droits de femmes (Ministère des affaires sociales et familles, 1999), celle sur les violences faites à la femme et à la jeune fille  (Ministère des affaires sociales et familles, 1999) et l’enquête MICS 2 (Ministère du plan, UNICEF, PNUD, OMS, 2001) sur la situation des enfants et des femmes en RDC. Après avoir décrit les tendances des pratiques sociales de la population selon le régime d’affiliation familiale en vigueur au pays (patrilinéaire et  matrilinéaire), elle a procédé à l’examen des violences familiales et des traitements infligés à la femme qui en découlent afin d’en dégager les implications sur la situation socio-économique et démographique. Elle établit ainsi un lien étroit entre la violence faite à la femme et à la jeune fille et la pauvreté.

Gabembo Gawiya, dans un rapport qui porte sur « les violences faites à la femme et à la jeune fille en République Démocratique du Congo[16] », révèle ce qui suit :

Les violences les plus prépondérantes subies et observées par la femme et la jeune fille dans la majorité des villes Congolaises sont les suivantes : les propos injurieux (53%) ; la prostitution (40%) ; les coups et blessures (39%) ; la dot impayée (32%) ; les pratiques coutumières défavorables aux femmes (27%) ; les avortements forcés (23%) ; l’autorisation maritale (20%) ; le mariage préférentiel (17%) ; le harcèlement sexuel (16%) ; le viol (14%) et le refus de payer les avantages sociaux (8%). De toutes ces violences, les types relationnel ou structurel demeurent prépondérants.

Par ailleurs, le cadre d’expression de ces violences est constitué principalement par la famille au sens large du terme et les mauvaises conditions socio-économiques renforcent la violence. Enfin, avant d’émettre quelques recommandations, l’auteur termine son propos en épinglant les facteurs socio-économiques qui influencent la violence contre la femme et la jeune fille en RDC. C’est notamment l’état matrimonial, la profession, le niveau d’instruction, l’habitat et le faible revenu.

Annie Matundu Mbambi et Marie-Claire Faray-Kele[17] dans un rapport adressé à l’OCDE,  révèlent que la situation de violence basée sur le genre est très inquiétante en RDC et surtout les violences domestiques faites aux femmes. Les quelques données nationales recueillies sur les différentes formes de violences faites aux femmes démontrent qu’il y a une forte corrélation entre les violences faites aux femmes et le sous-développement (humain, économique, social et de l’infrastructure). Ces statistiques révèlent comment les femmes sont vulnérables et cela illustre les nombreux abus commis par les hommes contre les femmes à cause de la position dominante conférée aux hommes par la société et le statut inférieur des femmes en RDC. Elles remettent en cause par ailleurs, le cadre juridique congolais et l’accusent de ne pas avoir d’impact sur les vies des femmes congolaises. Elles affirment que : « la loi en RDC n’est pas souvent exécutée mais seulement quelquefois appliquée pour ceux qui pourraient se permettre de payer pour jouir de leurs droits (…) ».

Sangana Biduaya et Lubanza Mukendi[18] dans l’ouvrage  « Enquête qualitative sur les violences basées sur le genre dans les zones hors conflits en RDC », font un rapport pertinent et fructueux sur les perceptions des violences basées sur le genre par la population. Ils ont étudié la variabilité de ces perceptions en fonction du milieu de vie, de la catégorie d’âge et du genre. C’est ainsi que l’étude à été étendue dans trois provinces et dans 6 milieux différents : Katanga, Kinshasa, Bandundu et les données récoltées dans les différentes catégories d’âge, et ce, en tenant compte de deux sexes. Cette étude va au-delà des violences sexuelles et conjugales et embrasse les violences basées sur le genre dans leur ensemble.

Dans le rapport MICS-RDC 2010[19], plusieurs questions ont été posées aux femmes âgées de 15 à 49 ans pour évaluer leurs attitudes concernant le fait que les maris frappent ou battent leurs femmes ou leurs partenaires pour diverses raisons. Les réponses à ces questions ont permis de disposer d’une indication sur les croyances culturelles qui peuvent être associées à la prévalence de la violence faite aux femmes par leurs maris ou leurs partenaires. Il ressort de ce rapport que :

1)       D’une manière générale, les femmes congolaises ont une attitude d’acceptation vis-à-vis des violences conjugales ;

2)       Les femmes congolaises ne constituent pas une catégorie unifiée parce que leur acceptation de ces violences varie selon plusieurs facteurs notamment leur milieu de vie (rural ou urbain), leur état matrimonial et leur niveau socio-économique.

Il sied de mentionner le caractère non exhaustif de toute la littérature mentionnée ci-dessus. Néanmoins, ce tour d’horizon nous a permis de pouvoir dégager notre questionnement. Ainsi donc, les problématiques soulevées ci-haut ont effleuré différents aspects en rapport avec les violences basées sur le genre. De façon particulière, les études de Sangana Biduaya et Lubanza Mukendi ainsi que celle Neka Mbanganzi, nous ont aidées dans la taxinomie des violences conjugales.

La présente étude va au-delà des conclusions, du rapport adressé à l’OCDE par Annie Matundu Mbambi et Marie-Claire Faray-Kele, qui remettent en cause le cadre juridique congolais en relevant ses faiblesses.  Elle se fixe comme ambition, de cerner la capacité régulatrice du système politique congolais face aux violences conjugales notamment en décelant les pratiques différenciées et inégalitaires contenues dans le cadre juridique congolais en rapport avec l’organisation de la vie familiale. C’est ce qui constitue précisément, à notre humble avis,  la particularité de notre dissertation. 

Plus concrètement,  nous abordons  la présente réflexion sous l’angle de relations de pouvoir qui remplissent  l’unité domestique et qui fécondent des rapports sociaux de sexes  asymétriques entre l’homme et la femme.  Nous nous proposons donc de croiser la notion de genre avec celle des violences conjugales, contribuant ainsi à réarticuler ces deux sphères de connaissance pour offrir une nouvelle intelligibilité d’un objet de recherche (genre et violences conjugales) souvent ignoré et occulté par des pesanteurs diverses. Il s’agit manifestement,  de mettre en lumière le caractère sexué ou « genré » des relations sociales qui se nouent  au sein du couple et de dénoncer la pseudo-neutralité de certaines lois qui les légitiment. Alors qu’en réalité, ces lois cachent des calculs masculinistes et des mécanismes de domination des pouvoirs patriarcaux.

4.     PROBLEMATIQUE

Le phénomène de la violence conjugale est universel. Il est présent dans toutes les sociétés quel que soit leur degré de civilisation. Du point de vue religieux, il  s’inscrit  dans l’histoire  de l’Ancien et du Nouveau Testament. C’est dire qu’il y a belle lurette que les femmes sont victimes de discriminations et  d’actes  violents de la part de leurs conjoints. 

En effet, le droit romain est sans doute le mieux connu des divers systèmes de la législation antique. A Rome, la femme, sans exagération ni paradoxe, n’était pas sujet de droit. Sa condition personnelle, ses rapports avec ses parents ou avec son mari, sont, selon les cas, soit de la compétence du père, du beau-père ou du mari. Cette législation consacrait par ce fait, le patriarcat. Le père avait le pouvoir de vie ou de mort sur ses enfants.  Le mari était autorisé à tuer sa femme si elle commettait l’adultère ou encore si elle buvait du vin. L’infériorité naturelle de la femme  y était largement entérinée[20].

Au moyen-âge, l’Etat comme l’Eglise conféraient au mari le droit de battre sa femme. La période de la Renaissance n’apporta pas beaucoup de grands changements. L’homme était le maître absolu qui pouvait contrôler et châtier son épouse s’il le jugeait nécessaire. Ainsi donc, dans plusieurs législations occidentales, jusqu’à la fin du XIXe siècle, la femme pouvait être punie physiquement par son conjoint.

C’est vers les débuts du XXe siècle que la femme bénéficiera d’un peu plus d’humanité.  A cet effet,  plusieurs législations occidentales interdisent à l’homme d’utiliser la « force physique » envers son épouse. Ces législations ont eu pour mérite d’avoir accordé certains droits politiques aux femmes, notamment le droit de vote. Faisant d’elles, par ce fait, des membres à part entière de la société. Elles ont obtenu, in extremis, le statut juridique de la personne.

Cependant, ces lois occidentales ont ignoré l’existence d’autres formes de violences qui se situent plutôt sur le plan psychologique et social. Elles n’ont donc  réussi qu’à rétablir l’égalité de l’homme et de la femme que de manière formelle. Ceci conduit Kathleen Laugrhea, Claude Bélanger et John Wright, à affirmer que : « cette égalité n’a pas eu un impact réel sur l’incidence de la violence conjugale [21]». Pour preuve, c’est seulement en 1975, année internationale de la femme, que fut abrogé l’article 324 du code pénal français qui excusait le meurtre commis par un conjoint sur son épouse surprise en flagrant délit d’adultère au domicile conjugal[22].

En Afrique du Nord, le droit coutumier de Bruges (Maroc) au XIVème siècle stipulait que : « Le mari qui bat sa femme, la blesse, la taillade de bas en haut et se chauffe les pieds de son sang, ne commet pas d’infraction s’il la recoud et si elle survit[23] ». Dans cette partie du continent africain, le fondamentalisme religieux rend le statut juridique de la femme précaire et pire encore,  celui de la femme mariée.

Plus proche de nous, en Afrique Centrale, la plupart des codes civils ont été calqués sur le modèle du colonisateur. Les traditions coutumières se sont conjuguées avec le droit écrit d’origine coloniale, en l’occurrence le code Napoléon de 1804. A telle enseigne que même après les indépendances des années soixante,  les dispositions en défaveur de la femme contenues dans ce code,  survivent, dans plusieurs législations africaines, jusqu’à ce jour. Et ce, en dépit de tous les instruments juridiques internationaux ratifiés par ces pays.

Ainsi, se crée un ordre social qui accorde à la femme et à l’homme des statuts, des fonctions et des droits différents surtout en matière d’organisation familiale. Cet ordre a été qualifié de patriarcal par la théorie féministe des années 70 du fait qu’il octroie à l’homme tous les pouvoirs et restreint les libertés de la femme.

Dans ce contexte, la violence qu’un homme exerce sur sa femme dans le cadre familial, est non seulement scellée par les traditions coutumières, mais aussi trouve un appui dans la législation en vigueur. Les pratiques coutumières qui sont les plus souvent en défaveur de la femme, se voient doter d’une couverture légale. Ce qui rend difficile toutes tentatives de modernisation du droit privé en Afrique.

C’est ainsi qu’en jetant un clin d’œil sur l’arsenal juridique congolais, on constate très vite que les divers efforts visant l’amélioration du statut juridique de la femme, n’ont pas réussi à assurer une réelle protection à la femme mariée.  

Par ailleurs, dans l’imaginaire populaire des congolais, la violence conjugale continue d’être considérée comme un fait banal de société. Il suffit d’auditionner certaines chassons populaires pour entendre des paroles telles que : « bitumba ebomaka libala te mama, kosuana ezali mungua na pili pili ya libala [24]».

Il va de soi que l’image qui ressort de l’évocation de ce refrain, nous permet d’émettre, d’entrée de jeu, le constat suivant : les violences subies par les femmes congolaises en contexte conjugal, non seulement bénéficient d’une tolérance sociale, mais sont  aussi et surtout perçues comme un problème culturel normal à caractère  assaisonnant et curatif pour le couple. Ces violences s’exercent dans l’univers domestique qui s’avère être un cadre strictement privé. A ce titre, elles ne sont pas assez graves pour requérir l’attention immédiate des pouvoirs publics, d’autant plus que toute leur énergie ne se concentre que sur la gestion des violences post conflits dans un pays émaillé par la guerre depuis plus de 15 ans.

De ce fait, les femmes, au lieu d’être « partenaires » des hommes,  continuent d’être victimes des diverses formes de discriminations et des actes de violences. Celles-ci  atrophient leurs potentiels humains et amenuisent leur contribution au développement durable de la Nation congolaise. Et Madame Geneviève Inagosi Bulo I. Kassongo de renchérir en ces termes :

« Les violences basées sur le genre comportent d’énormes coûts sociaux et économiques, elles sapent la contribution des femmes et des filles au développement, à la paix et à la sécurité. Elles présentent une sérieuse menace à la réalisation des objectifs de développement internationalement convenus, notamment les objectifs du millénaire pour le développement [25]»

Il y a des études, portant sur les femmes, qui ont certifié que l’isolement, la dépendance et la peur engendrés par la violence conjugale, empêchent la participation active des femmes à la vie politique, économique et sociale de leur communauté et contribuent à aggraver la féminisation de la pauvreté[26].

Fort de tous ces arguments,  la RD Congo a manifesté depuis les 20 dernières années sa volonté d’adhérer aux standards internationaux et régionaux en ce qui est des droits de la femme. Il convient de rappeler que c’est à travers le plan d’action de Beijing que  les violences faites aux femmes, violences au sein du couple, viols, et autres agressions sexuelles, mariages forcés, prostitution ont été reconnus comme constituant un tout, qui forme un continuum. Et la RD Congo, tout comme les autres pays signataires,  s’est engagé à porter un regard particulier sur ces questions.

Parmi celles-ci, nous avons orienté notre regard sur les violences conjugales. En effet, Gabembo Gawiya dans l’enquête sur les violences faites à la femme et à la jeune fille en République Démocratique du Congo, dévoilent que de toutes les violences qualifiées de familiales, celles qui résultent de la relation mari-épouse sont prépondérantes avec 32%, suivies des violences issues de la relation mère-fille 12% et enfin père-fille 12% également[27]. Ceci est d’autant plus vrai que « la violence conjugale est une des formes les plus cruelles et les plus répandues de violence de genre[28] ».

Il n’est plus à démontrer que des multiples violences s’aggravent au sein du couple, uniquement en raison de l'appartenance d'une personne à un sexe. Et généralement ce sont les femmes qui sont les victimes de ce qui est présenté comme une tendance collective et/ou culturelle. En d’autres termes,  les violences conjugales trouvent leur racine dans le rapport déséquilibré entre l’homme et la femme au sein du couple. Cette  idée a été soutenue par J. De Puy, lorsqu’elle affirme dans sa thèse que : « cette asymétrie est binaire : d’une part structurelle, c'est-à-dire liée à la division sexuelle du travail dans le couple et d’autre part comportementale, liée à la dominance masculine »[29].   

Toutefois, il serait inexact de croire que la violence conjugale telle que définie,  ne s’exerce que sur les femmes. Sinon alors, que dire de certains hommes qui sont battus par leurs épouses, assassinés ou qui subissent des violences psychologiques de la part de leurs femmes (adultère, abandon du domicile conjugal, refus d’accomplir l’acte sexuel sans motif valable…).

  Il est vrai que les hommes en sont également victimes même si c’est dans une moindre mesure. On remarquera donc, comme l’affirme Elisabeth Badinter[30] : «  que si les femmes sont majoritairement victimes de violences, et en particulier physiques, il leur arrive à elles aussi d’exercer cette violence-là, quand elles sont en position de domination physique ou psychique ». Mais en ce qui concerne la RD Congo, les données disponibles révèlent que les VSBG touchent essentiellement les personnes de sexe féminin, qui représentent 98 % des cas rapportés en 2011 et 2012[31].

C’est pourquoi dans la présente étude, nous référant à Gabriel Almond et Bingham Powell, nous nous proposons d’étudier la capacité régulatrice du système politique congolais face aux violences conjugales. En effet, la fonction de régulation des conflits d’intérêts de ce système, l’oblige à exercer « un contrôle efficace et coordonné sur les individus et les groupes[32] ». De plus, certains politologues s’accordent sur le fait que : « (…) le degré de développement d’un système politique se mesure à l’aune de sa capacité à assurer une certaine tendance à l’égalité entre les sexes[33] ».

Atteindre l’égalité entre les sexes, n’est possible qu’à travers la mise en place des règles non discriminatoires,  susceptibles de sécuriser tous les membres de la communauté, quel que soit leur sexe, d’assurer le maintien de l’ordre et de maintenir la cohésion sociale. C’est ce qui  nous pousse à mener une réflexion sur la législation et les politiques définies par les pouvoirs publics Congolais pour la protection de  la femme au sein de l’unité domestique. Car en tant que citoyennes,  les femmes ont le droit d’être sécurisées même dans leur vie privée.

De ce fait, quelle est la capacité régulatrice du système politique congolais en matière des violences conjugales ? De manière plus précise, ce système est-il à mesure de remplir sa fonction de régulation sociale avec efficacité et efficience dans ce domaine ?

5.     HYPOTHESES

Nous pensons que le système politique congolais a une faible capacité régulatrice en matière des violences conjugales au vu des outputs qu’il produit dans ce domaine. En effet, le législateur congolais à travers les lois, a construit un système juridique discriminatoire basé sur des  pratiques différenciées et le plus souvent inégalitaires. Celui-ci aggrave les inégalités au sein de l’organisation familiale entre l’homme et la femme. En termes plus clairs, les codes juridiques se greffent à l’ordre coutumier alors que celui-ci n’est qu’un des instruments de maintien de la cohésion sociale qui accorde  à l’époux, de façon générale, tous les pouvoirs dans le cadre des liens conjugaux.

Par ailleurs, les différentes politiques de lutte contre les VBG en RD Congo accusent une faible prise en compte des questions liées aux violences conjugales. Cependant, l’approche intégrée qu’elles adoptent dans cette lutte, a quand même contribué, dans une certaine mesure, à la régression des violences conjugales.

Ainsi donc le système politique congolais n’est pas à mesure de remplir correctement sa fonction régulatrice en matière des violences conjugales à cause notamment de :

-         Pesanteurs socioculturelles ;

-         Inefficacité de la législation existante et inexistence des lois traitant spécifiquement de cette question ;

-         Faible prise en compte de cette question dans les différentes politiques de lutte contre les VBG en RD Congo ;

-         Obsolescence de l’organisation des juridictions judiciaires.

Tout au long de ce travail, nous allons tenter de vérifier toutes ces hypothèses afin de répondre aux questions de notre problématique.

6.     METHODOLOGIE

6.1.          Méthodes

Dans le cadre de cette dissertation, l’analyse systémique nous semble la méthode la mieux indiquée.  En effet,  c’est une méthode synchronique qui  part du postulat que la réalité sociale constitue un système. Chaque phénomène social ne peut  être expliqué que par les liens d’interdépendances qui le relient aux autres phénomènes. Nous disons pour paraphraser  Madeleine Grawitz[34] : « qu’il y a  une  sorte d’interdépendance des parties par rapport au tout ».  Ainsi donc, pour mieux examiner la capacité régulatrice du système politique congolais face aux violences conjugales, nous  recourons à cette méthode dans la perspective de David Easton couplée à celle de G. Almond et B. Powell.

D. Easton[35], construit un modèle d’analyse dans lequel les interactions du système et son environnement sont représentées sous la forme d’un circuit cybernétique fermé. Dans ce modèle, le système politique est considéré comme un lieu opaque et obscur qui échappe à l’entendement. D’où, sa désignation par la notion de « boîte noire». Pour D. Easton la seule réalité connaissable dans ces processus est celle qui se donne à observer uniquement dans les transactions multiformes entre le système et son environnement. Alors, le but de l’analyse politique consiste à connaître le mécanisme de ces transactions. Il s’agit plus précisément de cerner les types d’influences que l’environnement exerce sur le système et la manière dont ces influences sont communiquées à celui-ci. Les modes d’adaptation du système constituent pour l’analyse un moment très important.

Dans l’application de ce modèle d’analyse au système politique congolais, nous considérons celui-ci comme un lieu de circulation d’informations. Celles-ci consistent dans les signes et dans les messages envoyés à ce système par les associations féminines, les agences du système des Nations unies, les ONGS de la société civile, (inputs). Le rôle des dirigeants du système, en l’occurrence des pouvoirs publics à travers différentes institutions dont le MINIGEFAE, est de les interpréter, de les sélectionner, de les traiter, de les convertir en décisions et en actions publiques (outputs) :

Figure No 1 : Application du schéma Eastonien au système politique Congolais

 


 

Source : Notre recherche

Le système politique tel que représenté sur la figure ci-dessus, n’est pas fermé. Il est au contraire ouvert aux influences des autres systèmes qui l’entourent et qui résident avec lui dans la société.

Ce milieu est de deux sortes : d’un côté le milieu intra-sociétal qui est composé des autres systèmes sociaux. Ce sont le système écologique, le système biologique, le système psychologique. De l’autre côté, il existe un milieu extra-sociétal qui comprend les systèmes politiques internationaux, les systèmes écologiques internationaux et les systèmes sociaux internationaux. Ce dernier influence le système politique congolais notamment par la production des conventions internationales en faveur de la femme.

Le système va donc réagir aux actions des autres systèmes environnants. A la suite de ces influences, il va changer de comportement, transformer sa structure interne dans le seul but de s’adapter à son environnement et garantir sa survie. Il devient alors une entité dynamique qui se transforme en réagissant à son environnement par un échange constant de flux. Il doit ainsi être capable d’ajuster les exigences à ses capacités de traitement.

D. Easton distingue dans ce sens trois fonctions essentielles :

(1)   La première fonction est celle d’expression même des exigences.

(2)   La deuxième est la fonction de régulation des exigences qui essaye de filtrer et de canaliser le flux des exigences. Il ya deux types de régulation, l’une structurale et l’autre culturelle. La première se fait à travers les portillons placés à l’entrée du système. Ils ont pour fonction de canaliser, filtrer et parfois même éliminer les demandes. Ils sont constitués par les notables, les partis politiques, les syndicats, les parlementaires. La régulation culturelle quant à elle découle des valeurs et croyances de la société qui font que certaines demandes ne peuvent être acceptées. Ceci explique par exemple le fait qu’il n’existe pas de loi en matière de violence conjugale en RD Congo. Ces inhibitions culturelles peuvent toucher le contenu des exigences ou leur mode de formulation.

(3)   La troisième fonction est celle de réduction des exigences. Le système va commencer par traiter les exigences en les classant par sujet ou types. De cette façon, il va être amené à réduire un grand nombre d’exigences à un nombre limité.

Les inputs consistent dans les messages que ce système reçoit de l’environnement. Il s’agit des exigences (besoins). Les exigences relèvent des attentes ou des demandes sociales relatives, par exemple, aux droits de la femme comme représenté dans le schéma ci-dessus. Dans ce cas, l’analyse consiste à déterminer la nature de ces exigences et leur mode de traitement.

Si le système politique reçoit de la part de son environnement des exigences, il obtient aussi des soutiens. Si les exigences affaiblissent le système, les soutiens vont le renforcer. Ils se matérialisent par les attitudes ou des comportements favorables au système.

Les soutiens sont de trois types : Ceux dirigés vers la communauté politique toute entière tel que l’attachement à la communauté nationale. Il existe aussi un soutien au régime politique qui englobe les valeurs (liberté d’opinion), les normes (constitutionnelles) et les structures (parlement) sur lesquelles repose le système politique. Il existe enfin le soutien aux autorités, c’est-à-dire aux titulaires des rôles d’autorité. Ce soutien devient très important dans le cas de personnalisation de pouvoir comme dans certains pays africains.

Ayant assimilé les inputs, le système politique va les traiter. Ce travail intérieur va se matérialiser pour l’environnement en des décisions prises (obligatoires, force de loi) ou de actions (absence de caractère contraignant) entreprises par le système politique. C’est la production du système politique. Il répond ainsi aux inputs par des outputs (Voir figure 1).   

Dans cette optique,  pour paraphraser Pierre Louis-Naud : « le système politique est vu comme une puissance dispensatrice des ressources et des avantages qui tient un marché avec des produits appelés exigences et soutiens qui sont en vente contre d’autres produits, décisions et actions ; et le droit en constitue le tarif [36]».  

Il est à noter que les outputs vont eux-mêmes alimenter les exigences et les soutiens et donc se transformer en inputs. C’est ainsi que le boucle se crée : c’est le feed-back ou rétroaction. Le circuit est ininterrompu car le flux est continu. Chaque exigence ou soutien ouvre la voie à une décision ou une action qui engendre de nouvelles exigences ou soutiens.

Dans un autre registre, G. Almond et B. Powell partent d’une conception plus large de la notion de fonction. Ils s’efforcent de définir d’autres critères relatifs aux fonctions politiques dites de base et d’en étudier les rapports. Ce qui nous intéresse chez ces deux derniers auteurs,  c’est leur définition des capacités du système politique : capacité d’extraction (le système doit être capable de mobiliser à son profit les ressources matérielles et humaines de l’espace qu’il contrôle), capacité de régulation, capacité de distribution et capacité réactive (responsive), qui représentent la sensibilité aux exigences formulées. Dans le cadre de ce travail, il s’agit de saisir la fonctionnalité de  ces différentes capacités dans le système politique congolais tout en mettant un accent particulier sur la capacité régulatrice. 

L’analyse systémique a été complétée par une approche sociologique des violences conjugales qui nous a amené à mettre en exergue le genre comme catégorie d’analyse.

En effet, Fatou Sow[37], affirme que : « l’analyse de genre  remet en question certaines méthodologies de recherche en sciences sociales. Cette approche peut être appliquée à tous les domaines de recherche, qu’il s’agisse de la santé, de l’éducation, de la science politique ou de la planification économique ».

Pour Lorena Parini : « cette approche  revêt inéluctablement un caractère « transversale et nous indique  qu’il y a du social dans ce qui paraît naturel. Elle amène donc à bousculer les habitudes et à questionner les évidences[38]». 

Introduire l’analyse de genre dans les sciences sociales, c’est s’interroger à la fois sur les statuts et rôles des femmes et des hommes dans la stratification sociale, sur l’impact des rapports sociaux de sexe ou de genre sur les situations qui concernent l’individu ou le groupe ; c’est s’interroger sur la manière dont les statuts et rôles sociaux sont déterminés par l’appartenance à un sexe donné.

 De plus,  l’analyse de genre admet également qu’à  l’instar de tous les autres rapports, les rapports sociaux de sexe ont une base matérielle (la division sexuelle du travail) qui détermine  l’accès à la propriété et aux ressources et sont structurés par les idéologies et  les croyances, les pratiques, les codes juridiques, etc.

C’est pourquoi, ce qui est identifié comme violence liée au genre (pour le cas d’espèce violence conjugale),  ne résulte pas seulement de comportements individuels isolés et atypiques voir « aberrants », mais reflète aussi et surtout, des structures et des normes sociales profondément inégalitaires qui exacerbent le déséquilibre déploré dans les relations homme/femme au sein du couple,  comme souligné plus haut. Elles peuvent se révéler à travers des pratiques coutumières ou de législations explicites ; les coutumes, les lois discriminatoires…. qui font  l’objet d’analyse dans cette dissertation.

Par conséquent à travers la grille d’analyse genre, un des soucis majeur de notre mémoire est donc de démontrer qu’il ne suffit pas seulement de décrier ces violences, mais plutôt d’entreprendre une démarche pertinente qui consiste dans un premier élan, à donner un nouvel éclairage sur toutes les logiques qui les sous-tendent et qui en constituent l’arrière-plan. Il s’agit notamment des justifications d’ordre culturel et religieux. Et dans un second mouvement,  à montrer comment ces structures et ces normes sociales profondément inégalitaires participent à leur construction sociale.

Toute chose restant égale par ailleurs, une étude qui met en relief la notion de genre et celle des violences conjugales, ne peut se concevoir en dehors d’un champ social qui prend en compte les interactions du pouvoir au sein du couple. En effet, parler de violence au sein du micro espace que constitue le couple amène à étudier la notion de pouvoir dans cet espace. Car, selon Anne Revillard et Laure De Verdalle : « le genre, en tant que rapport social construit sur la différence, est intrinsèquement un rapport de pouvoir [39]».

Enfin, nous avons recouru à l’approche juridique qui nous a permis d’entrer dans le domaine de droit et  d’exploiter aisément les textes de lois, les conventions et traités internationaux dont nous faisons l’économie dans notre travail.

6.2.         Techniques

Dans ce mémoire,  la réalité sociale que nous nous proposons d’appréhender ou mieux d’analyser à savoir, « la violence conjugale », passe par les techniques  documentaires et qualitatives. 

6.2.1.  De la technique documentaire

La technique documentaire nous a permis d’entrer en contact avec plusieurs documents notamment, les documents officiels : issus du Ministère du Genre, de la Famille et de l’enfant, les différents codes au niveau du journal officiel, divers rapports nationaux… Les documents scientifiques : thèses, mémoires, articles et tout autre document ayant des rapprochements avec notre thématique.

Nous avons eu à exploiter également les données quantitatives en ayant recours aux statistiques contenues dans les rapports nationaux, notamment l’EDS de 2007 et de 2013, pour mieux apprécier l’impact de l’action publique en matière de violence conjugale.

6.2.2.  Des techniques qualitatives

La technique documentaire décrite ci-dessus, a été complétée par des interviews individuelles réalisées auprès des personnes ressources, identifiées en tenant compte de la pertinence de notre objet de recherche. Il s’agit entre autre d’un chef de quartier, des magistrats, des OPJ, des leaders religieux et d’un enseignant. L’usage de ces personnes ressources, nous a amené à nous imprégner des stratégies développées pour lutter contre les violences conjugales par les structures formelles.

Nous avons pu recueillir ainsi des informations qui nous ont permis de comprendre, d’une part, les facteurs qui contribuent à renforcer les inégalités de genre dans l’accès à la justice, et d’autre part, d’identifier les facteurs qui ont un effet sur la répartition inégalitaire du pouvoir entre genre au sein de la sphère privée.

Nous avons élaboré un guide d’entretien qui consistait en un canevas auquel nous nous référions pour orienter l’interview.

Tableau N°1 : Profil des participants aux entretiens semi-directif

 

Nombre des participants aux interviews individuelles

Qualités des participants

10

§  2 Magistrats du TRIPAIX de Lemba

§  2 Magistrats du TRIPAIX de Matete

§  1 OPJ du TRIPAIX de Lemba

§  1 OPJ du TRIPAIX  de Matete

§  1 Enseignant de l’athénée de Lemba

§  2 Leaders religieux

§  1 Chef du Quartier

Source : Notre recherche

7.     DELIMITATION DU TRAVAIL

Tout travail scientifique se doit d’être circonscrit dans le temps et dans l’espace. Notre réflexion ne fait pas exception à ce principe.

Du point de vue spatial, notre mémoire  s’étend sur la République Démocratique du Congo.

Du point de vue temporel, Il couvre la période allant de 1975, année internationale de la femme à 2013 année où a été effectuée la dernière Enquête Démographique et de Santé qui nous donne les données quantitatives les plus récentes en matière de violence conjugale en RD Congo.

8.     DIFFICULTES RENCONTREES

Ces difficultés sont liées principalement à la réalisation des interviews.  Nous avons été butées à la méfiance de la part de nos personnes ressources, principalement celles des institutions judiciaires. Certaines pensaient que nous appartenions à une formation politique quelconque et le but de l’entretien était d’avoir des informations pour une fin politique. Nous avons dû convaincre en déclinant toutes nos identités et en rassurant que c’est strictement dans le cadre de la recherche scientifique que notre investigation était menée. Le problème de rendez-vous c’est aussi posé à ce niveau.

Nous étions obligées de nous conformer à la disposition de nos personnes ressources tout en nous soumettant à leur calendrier.

9.     SUBDIVISION DU TRAVAIL

Hormis l’introduction et la conclusion, la présente dissertation s’articule autour de quatre chapitres : le premier a trait aux aspects généraux et théoriques de l’étude, le deuxième s’appesantit sur la construction sociale des violences conjugales en RD Congo, le troisième fait un survol des instruments juridiques et politiques, internationaux, régionaux et nationaux relatifs à la promotion de la femme en RD Congo et enfin, le quatrième s’attarde sur l’analyse genre de la législation et pratiques judiciaires en matière des violences conjugales en RD Congo.

 

 

CHAPITRE I : LES ASPECTS GENERAUX ET THEORIQUES DE L’ETUDE

 Section 1 : Les grands courants de pensée féministe

Le succès de notre démarche impose à tout prix une clarification sur les grands courants de pensée féministe. Ce qui nous pousse à reconnaître avec L. Parini que : « Toute étude qui permet de mettre en lumière le rôle, les contributions et plus généralement le vécu des femmes contient un potentiel féministe, car elle contribue à la visibilité d’un groupe social largement oublié par les recherches. (…) De plus mettre en évidence les femmes amène inévitablement à s’interroger sur les raisons de leur occultation et donc à avoir un regard féministe sur ces phénomènes »[40]. Nous nous servons de ce prétexte pour faire, d’emblée un éventail des principaux courants qui émaillent du féminisme.

Il est actuellement admis que le féminisme, est compté parmi les   grands mouvements sociaux de ce siècle. Ce qui est moins convenu, c’est qu’il est traversé par divers courants d’idées. De sorte qu’on ne peut plus parler du féminisme comme d’un bloc homogène ou monolithique.  A ce sujet, Louise Toupin[41] affirme qu’il n’y a pas de « théorie générale » du féminisme. Il y a plutôt des courants théoriques divers qui cherchent à comprendre, chacun à sa façon, pourquoi et comment les femmes occupent une position subordonnée dans la société. Dès lors, lorsqu’on évoque « la pensée féministe », on fait généralement appel à ce bloc de courants hétérogènes qui tentent d’expliquer la position de subordination qu’occupent les femmes dans la société.

D’après toujours le même auteur : « le féminisme est une prise de conscience d’abord individuelle, puis ensuite collective, suivie d’une révolte contre l’arrangement des rapports de sexe et la position subordonnée que les femmes y occupent dans une société donnée, à un moment donné de son histoire »[42]. En d’autres termes, il s’agit aussi d’une lutte pour changer ces rapports et cette situation.

Seulement, toutes les féministes ne formulent pas la même critique, selon qu’elles insistent sur les normes sociales qui gouvernent différemment chaque rôle de sexe, ou selon qu’elles vont plus loin en montrant aussi comment ces rôles s’articulent hiérarchiquement. C’est ainsi qu’on peut distinguer plusieurs courants du féminisme.

Dans le cadre de la présente réflexion, à l’instar de MUSAO KALOMBO[43],  nous référons la classification des traditions ou des courants de pensée féministe aux trois traditionnels clivages politiques : le courant libéral, le courant marxiste et le courant radical. 

Pour appuyer ces propos, Francine Descarries affirme que : « les différents courants se distinguent : (...) par la lecture qu'ils font de la division sociale des sexes et de la problématique de la libération (...) par leur filiation théorique, leurs outils conceptuels et leur vision du monde (...) par le lieu ou la nature de leur regard, les dimensions d'analyse qu'elles privilégient (...) par les enjeux relationnels et sociopolitiques qu'ils font ou non surgir[44] ».

1.1.         Le féminisme libéral égalitaire

Le féminisme libéral égalitaire (appelé aussi « réformiste », ou féminisme des droits égaux), est en filiation directe avec l’esprit de la Révolution française : avec sa philosophie, le libéralisme, et avec son incarnation économique, le capitalisme. Il trouve ses racines dans les écrits de Mary Wollstonecraft, Harriet Taylor et John Stuart Mill[45].  Liberté (individuelle) et égalité sont deux de ses principaux axes de lutte.  Selon F. Descarries : « le féminisme libéral précède les autres théories et est considéré comme féminisme de première vague. Son objectif est celui de réfuter les théories de l’infériorité naturelle des femmes utilisées pour légitimer leur subordination[46] ».

En effet, les féministes libérales égalitaires ont donc réclamé pour les femmes, depuis plus d’un siècle, l’égalité des droits avec les hommes : égalité de l’accès à l’éducation ; égalité dans le champ du travail, en matière d’occupations et de salaires ; égalité dans le champ des lois : des lois civiles (capacité juridique pleine et entière), des lois criminelles (rappel de toutes les mesures discriminatoires) et égalité politique (comme par exemple le droit de vote).

Ce courant, comme on le verra par la suite,  n’est pas le seul à réclamer de tels droits. Cependant, il se différencie des autres par l’identification des causes de la subordination des femmes dans la société et par ses stratégies de changement.

a)    Causes de la subordination 

Le féminisme libéral égalitaire épouse le contour de la philosophie du libéralisme. Cela signifie qu’il croit que la société capitaliste est perfectible. Ainsi appréhendé, plusieurs auteurs admettent que c’est le courant modéré du libéralisme en ce qu’il ne rejette pas le capitalisme mais fait confiance en sa capacité d’intégrer les reformes. Pour lui donc,  les inégalités constatées dans les rapports de sexe sont tout simplement dues à un mauvais ajustement de ce système aux femmes. C’est-à-dire qu’à l’intérieur de ce système, les femmes sont discriminées socialement, politiquement et économiquement. La cause est à trouver dans leur socialisation différenciée : des préjugés, des stéréotypes, des mentalités et des valeurs rétrogrades en sont responsables.

b)    Stratégies de changement

Les féministes libéraux ne voient pas la nécessité de nouvelles catégories politiques, économiques et sociales pour mettre fin à l’oppression du « deuxième sexe ». Le changement social est possible dans cette perspective à l’aide des solutions légales. Des aménagements légaux, institutionnels et politiques doivent permettre aux individus de trouver pleinement leur place sur le marché de travail et dans l’espace politique[47]. Le moyen le plus efficace pour enrayer la discrimination faite aux femmes réside en premier lieu dans l’éducation non sexiste. Il préconise de socialiser les femmes autrement. C’est en changeant les mentalités qu’on changera la société. En second lieu, il prône les pressions pour faire changer les lois discriminatoires.

Ces pressions peuvent prendre la forme de mémoire au gouvernement, de sensibilisation du public par des colloques, par la formation de coalitions d’appui à certaines revendications, de lobbies, etc.

c)     Critiques

Plusieurs critiques ont mis en valeur les faiblesses explicatives de l’approche libérale.  Nous inspirant de L. Parini[48], nous les résumons de la manière suivante :

1.     Cette approche tend à minimiser les influences sociales sur les parcours individuels. Une conception des rapports sociaux de sexe qui met l’accent sur l’individualisme ne permet pas de prendre en compte tout ce qui constitue la socialité en tant que phénomène de groupe.

2.     La conceptualisation de l’égalité d’après l’approche libérale a plusieurs conséquences : elle pénalise les groupes qui diffèrent des groupes dominants ; l’universalité supposée du genre humain permet aux groupes dominants de ne pas voir leurs propres différences ou spécificités de groupe ; la dévalorisation implicite des groupes non dominants est intériorisée par ces mêmes groupes qui ont ainsi plus de mal à s’affirmer socialement.

3.     Sur le plan politique, il a été reproché au libéralisme de ne pas s’attaquer de front aux causes structurelles qui ont provoqué les inégalités entre les sexes. Il se concentre uniquement sur l’espace public et ne prend pas en compte les inégalités existantes dans l’espace privé.

1.2.         Féminisme d’inspiration marxiste

Bien que Karl Marx et Friedrich Engels n’aient pas théorisé sur l’oppression des femmes, ils pensaient déjà que : « l’on peut mesurer le degré de civilisation d’une société à l’aune des rapports entre femmes et hommes »[49]. Le mouvement féministe, qui connaît un deuxième souffle en Occident autour des années 1970, naît dans un climat d’effervescence sociale fortement marqué par les idéaux de gauche issus de la tradition marxiste.

C’est ainsi que ce féminisme s’appuie sur les outils épistémologiques marxistes pour comprendre le processus de domination des femmes. Il met en évidence le sous-payement du travail des femmes sur le marché du travail et le non-payement du travail invisible (le travail domestique), la division sexuelle du travail ainsi que l’exploitation sexuelle (reproductive ou par amusement) du corps des femmes. Daniela Roventa-Frumusani exprime cette idée avec pertinence, lorsqu’elle dit que : « Si l’homme le plus opprimé peut opprimer un être qui est sa femme, celle-ci devient le prolétaire du prolétaire même »[50].  

Il donne par conséquent aux conditions matérielles une place primordiale dans l’explication. Les représentations sociales ne sont que des légitimations de ces rapports matériels. Selon Marta Gimenez, il convient donc de focaliser son attention sur : « les conditions économiques qui permettent une telle exploitation[51] ».

a)    Causes de l’oppression

L’oppression des femmes est en effet datée historiquement : elle est née avec l’apparition de la propriété privée. Ce fut là, selon Engels : « la grande défaite historique du sexe féminin[52] », qui coïncide avec l’arrivée de la société divisée en classes et l’avènement du capitalisme. L’ « ennemi principal », selon l’expression chère à Christine Delphy[53], n’est plus identifié aux préjugés ou aux lois injustes envers les femmes, comme dans le féminisme libéral, mais bien au système économique et à la division sexuée du travail qu’il a instauré : aux hommes la production sociale et le travail salarié, aux femmes le travail domestique et maternel gratuit à la maison, hors de la production sociale.

Pour L. Parini : « le caractère discriminant de cette répartition apparaît clairement lorsque l’on compare l’importance sociale et les capacités d’extension de ces deux sphères. L’une a une capacité d’expansion quasi illimitée, ou limitée uniquement par ses propres contradictions internes et ses excès (…) ; l’autre demeure constante, routinière. L’une donne accès à tout ce qui constitue les avantages sociaux et symboliques (rémunération, prestige social, etc.) ; l’autre ne donne accès ni à des avantages sociaux (travail domestique et éducation non rémunérés) ni à des avantages symboliques (non reconnaissance du travail domestique ou des tâches éducatives) »[54].

Le patriarcat, que les féministes radicales définissent comme étant le pouvoir des hommes dans la famille et dans toute la société, apparaît, comme un simple produit du capitalisme, une « mentalité », qui disparaîtra avec le renversement du capitalisme. Le patriarcat occupe donc une place secondaire dans l’explication de l’oppression des femmes, cette dernière étant liée aux formes d’exploitation capitaliste du travail.

b)    Stratégies de changement

La fin de l’oppression des femmes coïncidera avec l’abolition de la société capitaliste divisée en classes et son remplacement par la propriété collective. La famille conjugale tombera donc en désuétude puisqu’une prise en charge collective des enfants et du travail domestique sera instaurée.

Comme l’oppression des femmes est due à leur enfermement dans la sphère privée, hors de la production sociale, la stratégie de changement proposée passe par la réintégration des femmes dans la production sociale, au sein du marché du travail salarié, et leur participation à la lutte des classes, côte-à-côte avec les camarades, abolir le capitalisme.

c)     Critiques

Trois critiques ont été émises à l’endroit de ce féminisme :

1° La domination des femmes n’est pas subordonnée au mode de production capitaliste et par conséquent l’effet de genre n’est pas dépendant de l’effet économique. Ceci sous-entend que les discriminations de genre ne découlent pas nécessairement des discriminations engendrées par le mode de production capitaliste. Les anthropologues ont montré que des sociétés non capitalistes peuvent avoir une organisation patriarcale. L’équation qui consiste à dire que le capitalisme entraine l’organisation patriarcale de la société a été aisément contestée.

2°L’épistémologie marxiste néglige l’analyse des représentations. Ces dernières sont considérées comme secondaires et faisant partie de la superstructure. Par conséquent, elles ne jouent  pas un rôle déterminant dans l’explication.

3° Prôner la prise en charge des tâches domestiques et éducationnelles par l’ensemble de la société afin de libérer le temps des femmes pour le travail salarié, aura pour effet d’ aggraver la ségrégation du marché de travail parce que la quasi totalité de ces places de travail serait occupée par les femmes.

1.3.         Le Féminisme Radical

Le féminisme radical est né de la confrontation entre les libéraux et les marxistes. Il se caractérise par le fait qu’il remet en cause le bien fondé des structures sociales et n’accepte pas de subordonner le patriarcat au capitalisme. Cette démarcation est bien perçue par L. Parini, lorsque, parlant du féminisme radical, elle met en évidence le fait que : « Ses analyses interrogent en particulier la famille comme lieu de pouvoir.  D’où le slogan : « le privé est politique ».  Dès lors, les questions de la reproduction, de la représentation symbolique du biologique et du pouvoir au sein de la famille prennent une ampleur nouvelle[55]».

Le féminisme radical s’oppose aux autres sortes de féminisme. Il critique le féminisme libéral d’être superficiel et reproche au féminisme marxiste de ne pas voir l’oppression de classes des femmes en dehors de la classe de leur mari.

 

a)    Causes de l’oppression

L’ennemi principal ne se situe ni dans les préjugés, ni dans les lois injustes, comme chez les féministes du courant libéral, ni dans le système capitaliste, comme chez les marxistes féministes. C’est  le patriarcat qui explique la domination des femmes par les hommes. Ce concept désigne plus clairement, d’après L. Parini : « un ensemble des dispositifs institutionnels et de pratiques sociales assurant la domination des hommes sur les femmes »[56].

Alors que chez les marxistes féministes le capitalisme occupait une place centrale dans l’explication, et le patriarcat une place secondaire, chez les radicales, c’est exactement l’inverse : L’ « ennemi principal » devient donc le pouvoir des hommes, les hommes comme classe sexuelle. Ce pouvoir  s’est instauré dans les sociétés (occidentales ou non) à travers l’institutionnalisation de la prédominance des hommes sur les femmes.

Pour  le radicalisme, l’analyse du patriarcat doit s’étendre à l’ensemble des sphères : privé et publique. En effet, il s’étend au domaine de la production par la domination des hommes sur les échanges économiques, à celui de la reproduction et de la sexualité des femmes à travers l’organisation de contrôle (mariage, interdiction d’avorter, etc.), à celui de la socialisation des enfants dans la famille et hors de la famille. Celle-ci s’avère être l’unité patriarcale la plus fondamentale. Sa fonction est de socialiser les enfants aux rôles et statuts sexuellement enracinés et de maintenir les femmes dans un état de subordination. Ce système de domination prend plusieurs formes selon les périodes historiques et les contextes locaux. La domination peut être brutale et violente ou peut assumer des formes moins visibles comme la pression psychologique, symbolique, économique, etc.

 

b)    Stratégies de changement

Pour les féministes radicales il n’est pas question de faire des aménagements formels pour atténuer les disparités entre les sexes, mais il est nécessaire de procéder à une révolution profonde de la culture patriarcale. Il faut constamment dénoncer ce qui permet aux hommes de dominer les femmes, que cette domination repose sur des bases matérielles ou symboliques. Il faut comprendre et expliquer dans quel but des différences ont été créées pour pouvoir proposer des changements sociaux et politiques. Il faut montrer que les différences de sexe sont arbitrairement construites dans le but de dominer la classe de « femmes » et, par conséquent, que le sexe biologique est instrumentalisé à des fins politiques.

Les actions politiques ne doivent pas se limiter à empêcher que les lois interdisent l’accès à certains droits sur la base de la différence sexuelle mais doivent étudier l’organisation sociale dans son ensemble, et reconnaitre les processus qui créent les inégalités de genre. C’est la raison pour laquelle ce féminisme est appelé radical : il cherche à mettre à jour les mécanismes fondateurs de la domination masculine et par ce biais, transformer radicalement la société. De ce fait, L. Parini soutient cette démarche en insinuant qu’« une attention particulière doit être portée aux relations de pouvoir qui se bâtissent sur les rapports de reproduction et par conséquent sur tout le dispositif de domination qui s’organise autour de la famille »[57].

Les réflexions autour de la différence qui ont émaillé de ce courant l’ont amené à emprunter plusieurs trajectoires dans son développement :

1.4.         Le féminisme gynocentriste ou différencialiste

Selon le féminisme gynocentriste  les femmes « doivent lutter pour que naisse une culture nouvelle, où les femmes auraient leur place, où leurs modes de vie, leurs préoccupations et leurs valeurs occuperaient une place aussi importante que celle de la culture masculine [58]». Cette conception des rapports entre les sexes porte en elle une critique profonde de la société. Il s’agit donc de développer des voies alternatives où les femmes pourraient s’exprimer à leur façon, tout comme le font les hommes. Cette théorie féministe est également appelée « féminisme différencialiste » car elle reconnaît que les différences entre femmes et hommes sont significatives et doivent être valorisées dans la société.

Selon cette conception des rapports entre femmes et hommes, les sexes ne sont pas similaires : leurs différences doivent toutefois pouvoir s’exprimer à parts égales dans une société. C’est ainsi que se conçoit l’égalité (égalité dans la différence). Les valeurs caractéristiques de la culture féminine telles que l’interdépendance, la communauté, le partage, les émotions, le corps, l’absence de hiérarchie, la paix notamment, doivent prendre leur dimension dans la société et venir contester, nuancer et améliorer les effets pervers induits par la « société masculine » marquée par le culte de la compétition, la mort, la violence, la domination, le conflit, le culte de l’individualité, la volonté de puissance, etc.

1.5.         Les différences entre femmes

A ce niveau, il est question de remettre en cause la vision faussement universaliste des femmes en tant que classe homogène. Ce sont les féministes lesbiennes qui incarnent ce courant de  pensée. Pour elles donc : « les analyses de la condition des femmes doivent prendre en compte la diversité des femmes elles-mêmes et par conséquent les conditions sociales qui structurent leurs réalités. (…). Elles notent que parmi les dispositifs qui favorisent la persistance du patriarcat, l’hétéronormativité constitue un élément central causant une discrimination supplémentaire à leur égard. Par hétéronormativité on entend un ensemble de discours et de pratiques institutionnelles qui considèrent que l’hétérosexualité est la norme et que toute autre forme de sexualité (en particulier l’homosexualité) est une déviance par rapport à cette norme [59]». Pour ces féministes, l’adoption d’un mode de vie alternatif comme l’homosexualité n’est pas uniquement un choix de partenaire sexuel, mais également un acte subversif contre l’ordre établi.

c)     Critiques

-       Il a été reproché au gynocentrisme la vision trop idyllique de l’univers féminin (préjugés favorables envers les femmes) et surtout le fait que cette logique ne permet pas d’obtenir l’égalité entre les sexes mais prône tout au plus une équivalence ou la recherche d’une équité entre femmes et hommes.

-       En termes d’efficacité politique on pourrait reprocher aux féministes radicales de chercher à atteindre des objectifs d’égalité par la voie la plus difficile, autrement dit, la voie d’un profond changement de société. Cette stratégie ne peut que se heurter à des résistances et à des hostilités majeures.

Section 2 : Le genre comme catégorie d’analyse

2.1. Genre et Féminisme

L’héritage des théories féministes pour les études sur le genre est considérable. En effet, le concept genre est attribué à la deuxième vague du féminisme appelé féminisme radical que nous venons de décrire largement au point précédant.  En effet,  le virage vers l’appellation étude de genre s’est amorcé dans les années 1980/90 lorsque les chercheurs (es) féministes se mirent à réfléchir à la situation des femmes dans la société systématiquement en terme de rapport entre sexe. Il fallait trouver un concept qui puisse rompre avec la focalisation sur la situation des femmes comme groupe social en soi et qui permette de questionner le sexe biologique.

C’est dire que la distinction entre sexe et genre a été l’un des moteurs principaux de ce changement en remettant en cause la « naturalité » des rôles sexués et en focalisant l’attention sur les phénomènes de construction sociale du sexe. Par exemple : « l’histoire du genre se veut transversale à tous les domaines alors que l’histoire des femmes pouvait être vue comme un domaine d’études spécifique de l’histoire sociale, économique ou politique[60] ». Autrement dit, la dénomination « genre » instaure la problématique dans une configuration systémique qui voit le patriarcat comme un système culturel imbriqué dans  toutes les sphères de la vie en société.

Toutefois, l’adoption du terme genre marque une réflexion épistémologique renouvelée qui amène une série d’interrogations sur les représentations du féminin et du masculin et sur leur hiérarchisation ainsi que sur les rapports de pouvoir qui se jouent à travers ces définitions et leurs modes d’institutionnalisation.

L. Parini[61] révèle que comparativement au féminisme, l’approche de genre a deux avantages : l’un épistémologique, l’autre stratégique.

Du point de vue épistémologique, elle oblige à considérer les rapports sociaux de sexe comme centraux et structurant nos pratiques comme nos représentations ; elle force à penser en terme relationnels et systémiques tous les phénomènes sociaux qui touchent au rapport entre femmes et hommes. En remettant en avant ce côté relationnel, la perspective de genre échappe au biais du masculin universel et ouvre un champ d’étude nouveau : celui de l’analyse de la masculinité. Elle interroge également ce qu’une société considère comme naturel ou culturel par le fait de conceptualiser les relations entre sexe biologique et genre social. Les questions relatives au genre englobent des préoccupations plus diverses que les questions d’égalité des sexes au plan politique ou économique et prétendent traverser l’ensemble des études sur les relations culturelles et sociales.

Au niveau stratégique, le terme d’études genre possède des atouts car il tempère l’aspect militant des études féministes et permet d’apaiser les peurs liées à la scientificité des sciences humaines et sociales et en particulier du féminisme.

Toutefois, l’origine du concept genre n’est pas  attribuée complètement aux féministes  mais aussi aux travaux sur l’hermaphrodisme ou ce que l’on appelle aujourd’hui l’intersexualité. Les interrogations qui jaillissent de l’étude de cas de personnes qui présentent des « troubles » entre le sexe et le genre préparent le terrain cognitif pour la dissociation de ces deux éléments[62].

Comme le fait remarquer Joan Scott[63] : «  dans son usage le plus récent, le « genre » semble d’abord avoir fait son apparition parmi les féministes américaines qui voulaient insister sur le caractère fondamentalement social des distinctions fondées sur le sexe. Le mot indiquait un rejet du déterminisme biologique implicite dans l’usage de termes comme « sexe » ou « différence sexuelle » ; le « genre » soulignait également l’aspect relationnel des définitions normatives de la féminité. »

De concert avec L. Parini[64], nous pouvons dire que : « le concept genre est une catégorie d’analyse qui rassemble en un seul mot un ensemble de phénomènes sociaux, historiques, politiques, économiques, psychologiques qui rendent compte des conséquences pour les êtres humains de leur appartenance à l’un ou l’autre sexe ».

Comme tout concept en sciences humaines et sociales, celui de genre n’est pas univoque, car il peut signifier plusieurs approches différentes voire divergentes de ces phénomènes : sexuation des comportements, constructions identitaires, rapports et inégalités entre femmes et hommes, etc. Le genre est donc une catégorie d’analyse et non une catégorie de sens commun.

Dans ce sens, il suppose, comme le dit si bien Gaston Bachelard[65] : « de rompre avec les présupposés, généralement utilisés par les acteurs sociaux pour les interprétations de la réalité ». Cette rupture épistémologique d’avec les présupposés part de la célèbre phrase de Simone de Beauvoir dans son livre intitulé  le deuxième sexe[66] : « on ne naît pas femme on le devient ». A ce propos, Eleni Varikas[67] affirme que : « cette pensée ouvre un espace cognitif nouveau mais également un espace politique nouveau ».

Ainsi donc, L. Parini sous-entend que : « tant que les différences entre femmes et hommes sont considérées comme déterminées par nature, la société est dans l’immobilisme car on ne change pas la nature. Réinsérer ces différences dans le champ social par un travail conceptuel sur la notion de genre, permet de comprendre comment la « nature est investie de sens social (et donc politique) et ouvre la porte au changement[68] ».

Le genre invite donc d’interroger l’évidence que l’appartenance sexuelle relève de la nature. Il a comme enjeu d’amener les sexes hors de la nature, de l’impensé, du pré-social, et de le projeter dans l’histoire, dans le social et dans le politique.  Il constitue un outil analytique qui, d’une façon très générale, nous signale que derrière le naturel, se cache le social.  Plus précisément, il met en lumière l’une des techniques du pouvoir qui consiste à naturaliser des rapports sociaux dans le but de masquer les phénomènes de pouvoir sous-jacents. Le concept de genre questionne ces phénomènes et ce que l’on perçoit comme naturel, dans l’optique selon laquelle toute production de savoir est traversée par des phénomènes de pouvoir.

2.2. Vers la constitution et l’autonomisation du champ de recherche genre

Toute pensée s’insère dans un espace cognitif existant avec ses concepts et ses épistémologies dominantes. Durant les années 60/70, c’est l’épistémologie marxiste qui domine le champ des sciences sociales et c’est à l’intérieur de celle-ci que la sociologie française travaillera à l’élaboration d’une analyse sociologique des classes de sexe.

C. Delphy dans « l’ennemi principal [69]» a démontré l’incapacité de la théorie marxiste à saisir les rapports sociaux de sexe autrement que sous le prisme des classes sociales. Elle construit le concept « classe de sexe » qui s’inspire à la fois du marxisme (classe) tout en prenant ses distances en se focalisant sur les rapports sociaux de sexe et leur autonomie. Il faut montrer que les  rapports hiérarchiques entre hommes et femmes ont une autonomie par rapport à la hiérarchie entre bourgeoisie et prolétariat.

Nicole-Claude Mathieu dans « L’anatomie politique, Catégorisations et idéologies du sexe[70] » entreprend de montrer qu’à l’instar des catégories d’âge et socioprofessionnelles, celle de sexe doit être analysée à l’aune de ses significations sociales et non biologiques. Elle ne parle pas de genre, mais utilise d’autres concepts voisins tels que « sexe social » ou « système social de sexe ».

Pour ces deux auteurs, ce sont les rapports sociaux de sexe qui produisent les catégories de sexe et non l’inverse. Dans le champ scientifique, il paraît difficile d’imposer cette idée car il y a toujours une composante naturelle dans le sexe (au sens commun du terme, mais aussi dans son acception savante) qui ramène toujours ce dernier à la fixité.

Colette Guillaumin dans « Sexe, race et pratiques du pouvoir [71]», élabore un schéma cognitif dans lequel elle indique que dans toute société il y a des faits matériels qui sont la conséquence de rapports sociaux de pouvoir et des faits idéologiques qui sont les formes mentales que prennent ces rapports. Sans les nommer comme tel, elle décrit les processus qui sont à la base de la constitution du « système de genre », un ensemble des pratiques et des représentations hiérarchisées du féminin et du masculin dont les mécanismes de pouvoir sont masqués par l’idée de nature.

Dans ses travaux, C. Guillaumin utilise le concept de « sexage » qui indique à l’instar de l’esclavage, les processus de socialisation des femmes. Ces processus s’expriment de diverses manières : par le langage, l’appropriation du temps, le confinement dans l’espace, la contrainte sexuelle, le travail du corps, etc. Ces contraintes s’inscrivent dans la subjectivité des femmes et constituent une part de leur identité.

En définitive, la question de la fondation du champ de recherche des études de genre s’appuie donc sur 3 éléments fondamentaux :

1° L’analyse critique de l’idée de nature et de la naturalisation comme idéologie

2° L’analyse critique du marxisme et la création du concept classe de sexe

3° L’analyse critique de l’identité féminine assignée (prescrite).

Eu égard aux controverses épistémologiques, l’utilisation du terme genre permet d’annoncer d’emblée que l’on parle uniquement de social tout en considérant « le naturel » également comme un fait social et historique. Comme le dit si bien C. Delphy[72] : « le terme genre met en cause cette linéarité implicite dans le couple sexe/genre qui veut que le biologique soit là avant le culturel. S’il est admis que dans le système de genre la continuité sexe/genre/désirs est un dispositif central de la construction normative de l’identité et des attentes sociales sexuées, le rôle des études de genre est celui de déconstruire cette continuité et non de la renforcer ».

Utiliser le concept genre comme catégorie analytique, revient à décrire un système de prescriptions et d’attentes sociales qui produisent de la différence et de la hiérarchisation entre les sexes. En ce sens, il peut être considéré comme plus précis, plus complexe et plus abstrait que les terminologies de femme, sexe et féminisme qui sont également utilisé dans le sens commun[73].

2.3. Division sexuelle de travail

La division sexuelle de travail est un concept au cœur de l’analyse genre. De l’avis de Daniel Kergoat[74] : « cette notion a été d’abord utilisée par les ethnologues pour désigner une répartition « complémentaire » des tâches entre les hommes et les femmes dans les sociétés qu’ils étudiaient : ainsi Claude Lévi-Strauss en a fait le mécanisme explicatif de la structuration de la société en familles. La famille étant « un ensemble économique qui repose sur l’altruisme, l’amour et la complémentarité des rôles » : toute idée de conflits d’intérêt en son sein est évacuée ».

La division sexuelle du travail serait ainsi la solution la plus efficace pour une famille, dans un monde qui valorise le travail rémunéré pour les hommes et pousse les femmes à s’occuper de la famille et de toutes les tâches y relatives. A ce propos, L. Parini affirme que : « cette façon d’envisager la famille comme une entité globale ne permet pas de voir qu’à l’intérieur de celle-ci s’exercent des rapports de pouvoir et ne peut donc constituer une théorie satisfaisante du point de vue féministe[75] ».

Les anthropologues féministes sont les premières à s’opposer à cette conception et à donner à ce concept un contenu nouveau tout en prenant soin de démontrer qu’il traduisait non une complémentarité des tâches mais bien la relation de pouvoir des hommes sur les femmes.

Notons que dans la conception classique de la division sexuelle de travail, cet aspect était occulté. Par conséquent, ces anthropologues ont questionné la division sexuelle du travail comme un construit social et non un fait donné. Ils ont mis en exergue le caractère inégalitaire de la division sexuelle du travail. De ce point de vue, la division sexuelle du travail est la forme de division du travail social découlant des rapports sociaux de sexe ; cette forme est modulée historiquement et sociétalement.

Cette idée est soutenue par D. Kergoat, lorsqu’elle déclare que : « la division sexuelle du travail a pour caractéristiques l’assignation prioritaire des hommes à la sphère productive et des femmes à la sphère reproductive ainsi que, simultanément, la captation par les hommes des fonctions à forte valeur sociale ajoutée (politique, religieuses, militaires, etc.). Elle est régie par deux principes organisateurs valables pour toutes les sociétés connues, dans le temps et dans l’espace : le principe de séparation ou de ségrégation (il y a des travaux d’hommes et des travaux de femmes) et le principe hiérarchique (un travail d’homme « vaut » plus qu’un travail de femme) [76]».

Ces principes existent depuis le début de l’humanité. En effet, l’histoire de la création, selon la Sainte Bible, nous renseigne qu’à la suite de la déchéance de l’être humain dans le jardin d’Eden, le créateur lui-même a assigné à l’homme la sphère productive et à la femme la sphère reproductive[77]. C’est pourquoi, ces principes peuvent être appliqués grâce à un procès spécifique de légitimation, l’idéologie naturaliste. Celle-ci rabat le genre sur le sexe biologique, réduit les pratiques sociales à des « rôles sociaux » sexués, lesquels renverraient au destin naturel de l’espèce qui serait immuable parce que fondé sur le biologique. Ces principes sont à la base du déséquilibre constaté dans les rapports sociaux entre les sexes  et sont générateurs des stéréotypes qui contribuent à perpétuer une structure ségréguée du marché du travail et des choix de formation.

D’après L. Parini : « cette ségrégation serait à la fois verticale et horizontale.  Par ségrégation verticale il faut entendre la sous-représentation de femmes dans les postes hiérarchiquement élevés. La ségrégation horizontale se réfère au fait que sur le marché de l’emploi les femmes n’occupent pas les mêmes emplois que les hommes et sont concentrées dans certains secteurs d’activité [78]».

Théoriser en termes de division sexuelle du travail invite en effet,  à appréhender les pratiques sexuées comme des construits sociaux émanant des rapports sociaux et donc susceptibles de subir des changements dans le temps et dans l’espace. Comme l’affirme si bien D. Kergoat : « les rapports de l’histoire et de l’anthropologie l’ont amplement démontré : une même tâche, spécifiquement féminine dans une société ou dans une branche industrielle, peut être considérée typiquement masculine dans d’autres. Problématiser en termes de division sexuelle du travail ne renvoie donc pas à une pensée déterministe ; au contraire, il s’agit de penser la dialectique entre invariants et variations, car si cette démarche suppose  de débusquer les phénomènes de reproduction sociale, elle implique simultanément d’étudier les déplacements et ruptures de celle-ci ainsi que l’émergence de nouvelles configurations pouvant tendanciellement remettre en cause l’existence même de cette division [79]».

Quant à P. Bourdieu, il établit une corrélation entre la domination masculine et la division sexuelle du travail. Pour lui donc : « l’ordre social fonctionne comme une immense machine symbolique tendant à ratifier la domination masculine sur laquelle il est fondé : c’est la division sexuelle du travail, distribution très stricte des activités imparties à chacun des deux sexes, de leur lieu, leur moment, leurs instruments ; c’est la structure de l’espace, avec l’opposition entre le lieu d’assemblée ou le marché, réservés aux hommes, et la maison, réservée aux femmes, ou, à l’intérieur de celle-ci, entre la partie masculine, avec le foyer, et la partie féminine, avec l’étable, l’eau et les végétaux ; c’est la structure du temps, journée, année agraire, ou cycle de vie, avec les moments de rupture, masculins, et les longues périodes de gestation, féminine [80]».

Ainsi, dans le cadre de notre dissertation, nous considérons que la division sexuelle du travail et les rapports sociaux de sexe sont deux concepts indissociables : le groupe social hommes et le groupe social femmes sont deux groupes antagoniques et en tension permanente autour des enjeux qui organisent le travail et ses divisions au niveau de la sphère domestique. Cela est d’autant plus vrai que c’est à ce niveau que cette tension se manifeste avec une grande subtilité. Partant de ce qui a été souligné plus haut, la division sexuelle du travail constitue le substrat matériel des rapports sociaux de sexe. Interroger son organisation au sein de l’unité domestique,  invite donc à repenser les pratiques des hommes et des femmes dans cette sphère et à comprendre que le changement de mentalité ne peut pas se produire spontanément,  encore faudra-t-il qu’il y ait une modification dans la division sexuelle du travail.

2.4. Domination masculine et subordination féminine

Toute relation de domination, entre deux groupes ou deux classes d’individus, impose contraintes, assujettissement, et servitude à celui – celle – qui la subit. Elle introduit une dissymétrie structurelle qui est simultanément l’effet et le garant de la domination : l’un se pose comme le représentant de la totalité et le seul dépositaire de valeur et des normes sociales imposées comme universelles parce que celles de l’autre sont explicitement désignées comme particulières.

Au nom de la particularité de l’autre, le groupe dominant exerce sur lui un contrôle constant, s’arroge les droits en fixant les limites de l’autre et le maintien dans un statut qui lui enlève tout pouvoir contractuel. C’est ce qui pousse Erika Apfelbaum à affirmer que : «la dissymétrie constitutive de la relation de domination se manifeste non seulement dans les pratiques sociales, mais aussi sur le plan de la conscience et jusque dans les stratégies identitaires »[81].

La domination telle que définie, est apparue tardivement dans le champ discursif des sciences sociales. Ainsi,  Max Weber en l’abordant dans le cadre d’une analyse sociologique des modes d’organisation de la société et de la stratification sociale, la considère comme une des modalités essentielles du pouvoir. Sa légitimité provient, selon les cas : 1) des coutumes et de la tradition (domination traditionnelle) ; 2) de la loi constitutionnelle, établie par exemple par voie démocratique (domination légale) ; 3) de la valeur personnelle ou des talents exceptionnels du chef (domination charismatique).

Plusieurs auteurs ont étudié la question de la domination masculine et de la subordination féminine.  C’est notamment le cas de P. Bourdieu qui explique que : « lorsque les dominés appliquent à ce qui les domine des schèmes qui sont le produit de la domination, ou, en d’autres termes, lorsque leurs pensées et leurs perceptions sont structurées conformément aux structures mêmes de la relation de domination qui leur est imposée, leurs actes de connaissance sont, inévitablement, des actes de reconnaissance, de soumission [82]». 

Dans le même ordre d’idées, Shulamith Firestone[83] renchérit en affirmant que : « des études ont montré que la subordination des femmes est « socialement organisée ». Les capacités reproductives des femmes seraient à la base de leur domination par le désir des hommes de contrôler leur progéniture à travers le contrôle des femmes ». Cet auteur explique que, dans les sociétés occidentales, la domination serait fondée sur deux systèmes de classes : 1° les classes économiques qui concernent les relations de production ; 2° les classes de sexe qui concernent les relations de reproduction. Le patriarcat se réfère à cette deuxième classe.

Dès lors,  trois aspects primordiaux de la subordination des femmes sont à distinguer : les capacités reproductives des femmes ; l’absence du contrôle de celles-ci par les femmes elles-mêmes ; la transformation par les hommes de cette dépendance biologique en dépendance psychologique. Les pressions culturelles, médicales, psychologiques adressées sans cesse aux femmes pour qu’elles se réalisent dans la maternité en sont une illustration éloquente.

 

De l’avis d’Ann Oakley : « cette pression sociale peut accroître le sentiment d’incomplétude des femmes qui ne sont pas mères ou du moins légitimer l’idée que  les femmes qui ne sont pas mères (ou qui ne veulent pas le devenir) s’écartent de leur vocation naturelle [84]». D’autres légitimations du contrôle des femmes s’appuient sur leur état d’êtres inférieurs, irrationnels, faibles (mineures), qui doivent être placées sous tutelle du père/mari selon les cas[85].

L’analyse de la reproduction en tant que fait social permet donc de comprendre comment la différence fonctionnelle des femmes et des hommes dans la procréation est saisie par une construction de sens social qui pèse sur la vie matérielle des femmes et sur leur autonomie.

Telles que définies, la domination masculine, tout comme la subordination féminine sont des construits sociaux susceptibles de subir des modifications dans le temps et dans l’espace. Le rôle d’une étude sur le genre est justement d’interroger ces constructions, d’en comprendre les enjeux ainsi que les mécanismes de production et reproduction.

2.5. Les violences basées sur le genre (VBG)

2.5.1. Concept de violence

La violence est, une notion extrêmement vaste et donc difficile à circonscrire, vu son caractère polysémantique et la multitude de ses connotations. Mais si l’on fait appel à l’étymologie et que l’on procède au plus près  à l’examen des termes, ce concept signifie « Force portée » (Des mots Vis = Violence et Latus = Portée). Il renvoie à l’utilisation de la force physique pour contraindre quelqu’un.[86]

Cette définition réductible à la seule usage de la force physique contre autrui,  a été critiquée par plusieurs auteurs. C’est notamment le cas de Ives Michaud qui estime qu’il faut : « en étendre la portée en y incluant l’atteinte à l’intégrité de la personne et non  plus la seule atteinte à l’intégrité physique »[87].

Notons par ailleurs, que cette définition a comme faiblesse de ne pas inclure la dimension sociale dans l’acception de la violence et d’ignorer la violence faite par l’individu contre lui- même. « Il est en effet impossible de ne pas se référer à des normes sociales pour saisir les différentes manifestations des violences. Selon les sociétés, les catégories sociales ou les personnes, certains actes ne sont pas toujours catégorisés comme des atteintes contre les personnes »[88].

Dans le cadre de notre mémoire, pour mieux saisir la notion de la violence, nous la circonscrivons en nous basant sur la définition proposée par l’Organisation Mondiale de la Santé. En effet, cette institution a publié un rapport dans lequel des définitions et des regroupements ont été proposés. La violence est en effet : « l’usage délibéré ou la menace d’usage délibéré de la force physique ou de la puissance contre soi même, contre une autre personnes ou contre un groupe ou une communauté qui entraîne ou risque d’entraîner , un décès, un dommage moral , un mauvais développement ou une carence [89]».

Dans sa définition, l’Organisation Mondiale de la Santé englobe intentionnellement l’acte lui-même, quelles que soient ses conséquences. En revanche, elle exclut les incidents, comme la plupart des blessures de la route et des brûlures. Cette définition nous permet donc de dégager 3 typologies de violences :

·        La violence contre soi-même ou auto infligée : la violence auto-infligée se subdivise en comportement suicidaire et sévices auto-infligés. Dans la première catégorie entrent les pensées suicidaires les tentatives de suicide – également appelées « parasuicide » ou « mutilation volontaire » dans certains pays – et les suicides réussis. Par contraste, les sévices auto-infligés comprennent tels que les scarifications et les brûlures que la personne s’inflige elle-même ;

·        La violence interpersonnelle qui se subdivise en deux groupes : violence interpersonnelle envers le partenaire (violence conjugale) ou la famille (violence domestique) et la violence communautaire qui s’exerce à l’encontre de connaissances ou des étrangers (racisme)  et enfin,

·        La violence collective qui se subdivise en violence économique, sociale et politique. Contrairement aux deux autres grandes catégories, les sous-catégories de la violence collective suggèrent des motifs possibles à la violence commise par des groupes de personnes plus nombreux ou par les Etats. La violence collective à laquelle certains se livrent pour atteindre des objectifs sociaux particuliers comprend par exemple, les actes haineux commis par des groupes organisés, les actes  terroristes et la violence commise par des foules. La violence politique comprend la guerre et les conflits violents connexes, la violence étatique et des actes similaires perpétrés par des groupes sociaux. La violence économique comprend les attaques menées afin de perturber l’activité économique, le refus de l’accès à des services essentiels ou la division et la fragmentation économique. De toute évidence, les groupes nombreux agissent pour de multiples raisons.

Notre problématique se focalise sur la deuxième catégorie des violences et plus particulièrement sur la violence interpersonnelle envers les partenaires intimes.  La démarche systémique des violences nous a obligé de jeter un coup d’œil succinct sur les autres catégories des violences afin de ne pas traiter notre objet d’étude, à savoir « la violence conjugale » en l’isolant des autres catégories de violence. 

De ces trois typologies, le même rapport, dégage selon le modèle écologique[90], quatre niveaux d’analyse qui doivent être pris en considération lorsque l’on veut saisir les racines de la violence :

(1)   Le premier niveau est celui de la composante bio-psycho-sociale de l’individu, son histoire de vie, ses antécédents, les maltraitances subies qui sont évaluées comme un facteur de risque.

(2)   Au deuxième  niveau, il faut considérer les liens, les relations aux autres, à la famille, aux amis.

(3)   Le troisième niveau à prendre en considération est celui de la communauté et des stéréotypes qui y ont court.

(4)   Le quatrième niveau enfin, est celui de la société, de la norme sociale et de la loi (l’Etat).

 

Figure n°2 : Pyramide des différents niveaux de la violence

 

 

 


Source : Notre représentation à partir du rapport OMS, 2004

 

De ce qui précède, il est clair que la problématique de la violence est complexe et ne peut se réduire à un type unique d’approche théorique. Sa perception et sa représentation diffèrent selon l’état psychologique de chaque individu, les liens, les groupes sociaux et la société considérée.  C’est pourquoi, dans la présente dissertation, nous allons privilégier l’acception de la violence qui essaye de prendre en compte les quatre niveaux susmentionnés.

2.5.2. La violence basée sur le genre proprement dite

Partant de ce qui précède, la violence de genre peut être appréhendée comme un phénomène à la fois général et spécifique qui ne se limite pas à un pays, une région ou une culture en particulier. Elle est donc présente dans tous les pays, dans toutes les couches sociales, les groupes ethniques ou culturels.

Toutefois, les études menées sur le sujet, comme nous l’avons souligné dans notre revue de la littérature, montrent que de nombreux facteurs, notamment le statut économique, la race, l’origine ethnique, la classe sociale, l’âge, la religion et la culture, façonnent les différentes manifestations de cette violence et les expériences de femmes qui en sont victimes.

Selon Carmel Alemany : « le concept « violence basée sur le genre » a l’avantage d’ « intégrer le poids des inégalités sociales et des normes culturelles dans l’analyse des violences exercées sur les femmes [91]».  P. Janin et A. Marie renchérissent en disant que : « c’est une violence interpersonnelle qui revêt plusieurs formes et s’exerce le plus souvent « au détriment des plus vulnérables pris comme « boucs émissaires », particulièrement les femmes[92] ».

Par ailleurs, C.  Alemany[93] souligne également que : « les violences exercées sur les femmes en raison de leur sexe sont multiformes. Elles englobent tous les actes qui, par la menace, la contrainte ou la force, leur infligent, dans la vie privée ou publique, des souffrances physiques, sexuelles ou psychologiques dans le but de les intimider, punir, humilier, les atteindre dans leur intégrité physique et leur subjectivité ». Cet auteur établit ainsi, une relation entre pouvoir masculin et sexualité et relève le fait que ces violences font partie de « l’apprentissage de la  sexualité ».

Des études ont démontré que cette forme de violence interpersonnelle,  découle des relations inégales de pouvoir entre hommes et femmes, et des constructions sociales des normes de genre. C’est une violence dirigée contre une personne du fait de son appartenance à un sexe. Elle touche les femmes de manière disproportionnée. Elle comprend, sans s’y restreindre, des agressions physiques, sexuelles et psychologiques, etc. Il s’agit également, comme l’affirme C. Alemany : « d’une violence perpétrée ou pardonnée par l’Etat, d’autant plus qu’elle est souvent légitimée socialement[94] ».

Le concept de violence basée sur le genre est de plus en plus utilisé en lieu et place de celui de « violence faite à la femme », (VFF). Les spécialistes de questions de genre s’accordent sur le fait que l’appellation lutte contre les « violences basées sur le genre» doit prévaloir sur celle de « violences faites aux femmes » pour plusieurs raisons notamment :

(1)   Le fait que des institutions instruisent et défendent des dossiers sous l’appellation d’une violence faite « aux femmes » contribue à ce que les femmes soient catégorisées dans un système qui laisse perdurer un possible rapport de domination hommes-femmes et à l’installation définitive des femmes dans le statut de victimes ;

(2)   Par contre, l’appellation « violence basée sur le genre », invite à faire attention à la stigmatisation des femmes dans l’aide apportée et permet d’avoir une approche globale, intégrée et pluridisciplinaire qui ne prend pas en compte seulement la dimension « violence » dans la prise en charge des femmes, mais qui intègre aussi les aspects de la santé materno-infantile. Ce qui rend les actions moins stigmatisantes, plus accessibles  pour les populations, plus facilement appropriables et donc susceptibles de perdurer. Ces actions peuvent répondre à des besoins immédiats, qui seront une entrée pour combattre à fond la violence.

(3)   L’appellation « violence basée sur le genre » permet également d’atténuer le caractère militant que revêt la lutte contre « les violences faites à la femme ». Reprenant l’idée  de L. Parini, nous disons que : « cette appellation annonce « d’emblée qu’il s’agit uniquement d’une question sociale tout en considérant « le naturel » également comme un fait social et historique[95] ».

Fort de toutes ces raisons, dans le cadre de ce mémoire, nous évitons à dessein le concept « violence faite à la femme » pour nous approprier celui de « violence basée sur le genre ».

Ainsi, nous nous joignons à Maguy Maruéjouls pour dire que : « les violences basées sur le genre ne sont pas « naturelles ». Elles ne découlent pas de la différence biologique des sexes. Il ne s’agit pas d’un accident relationnel, isolé entre un homme et une femme. Elles participent d’un système historiquement organisé, structuré dans lequel les hommes et les femmes ont occupé, et occupent encore, des positions inégalitaires. Dans l’approche sociologique, il s’agit donc de replacer cette forme de violence dans un système social construit ayant permis de transformer l’agressivité humaine en violences organisées dont les femmes sont très majoritairement victimes[96] ».

Ce concept nous met en bonne posture pour inscrire la violence à l’égard des femmes dans le contexte des inégalités socialement construites entre les sexes. Il nous permet d’appréhender la violence comme une illustration de ces constructions où le pouvoir et l’autorité sont déterminés historiquement de manière inégalitaire entre hommes et femmes dans une société.

Dès lors, en nous référant à ce que nous avons dit au point précédent, la violence  ne peut plus être considérée comme un phénomène isolé, puisqu’elle est étroitement liée aux normes socioculturelles et va se répercuter dans la famille et dans le groupe. Elle est profondément ancrée dans le système socioculturel et invite à étudier le rôle de la société et de la culture comme facteurs qui la déterminent comme il en sera question au deuxième chapitre.

2.5.2.1. Typologie des violences basées sur le genre

Nous savons que dans les sciences sociales, autant d’auteurs autant de taxinomies. Celles-ci variant selon les auteurs et la critériologie mise en œuvre. Il existe plusieurs typologies possibles des violences basées sur le genre qui peuvent être organisées en fonction de la nature de l’agression et du cadre de sa production (physique, psychologique, sociale ou économique) ou encore de la relation entre l’agresseur et la victime (partenaire intime, membre de la famille, Etat…). Il n’est donc pas aisé de procéder à une catégorisation de ces violences car elles se recoupent à plusieurs niveaux.

 

(1)        Du point de vue de la nature de l’agression et du cadre de sa production

Lubanza Mukendi et Sangana Biduaya[97], s’appuyant sur Neka Mbanganzi, élaborent une typologie qui se base essentiellement sur deux critères, à savoir : la nature des effets que ces violences ont sur la femme et les cadres sociaux de leur production.

A.   Selon la nature des effets sur la femme

Ces effets ne peuvent se situer que sur les deux dimensions de l’être humain : physique et psychique. C’est ainsi que ces deux auteurs distinguent les violences physiques, les violences psychologiques et les violences sexuelles qui ont à la fois un impact sur le physique et le psychique de la femme.

Ø Les violences physiques

Les violences physiques consistent à faire subir à la femme des sévices ou des souffrances physiques qui affectent son corps. Elles se produisent aussi bien dans le ménage qu’en dehors de celui-ci. Elles sont plus visibles quand elles se produisent hors du ménage et les services de l’ordre s’en saisissent d’office. Elles sont plus sournoises quand elles ont lieu dans le ménage : les filles sont battues par leurs pères ou leurs frères ou encore un parent quelconque ayant autorité sur elles ; aussi c’est la femme qui est battue par son mari. Comme le dit si bien P. Janin : « Contre toute attente, les manifestations de la violence (au sein de la famille) restent souvent imparfaitement régulées et rarement  désamorcées, et sont parfois avivées par la nature même des rapports interindividuels, fortement marqués par les différences de statut et de pouvoir et par les disparités des conditions de vie [98]». Ces violences sont révélatrices des relations de pouvoirs inégaux entre les sexes.

Ø Les violences psychologiques

Les violences psychologiques sont celles qui touchent au psychisme de la victime. Elles sont perçues comme étant les plus graves par la population étudiée par les deux auteurs. Elles suscitent la colère, la frustration, l’humiliation et le ressentiment à cause de la dévalorisation morale et sociale dont la victime devient l’objet. Les plus fréquentes  des violences psychologiques sont les injures qui sont proférées contre la femme par son mari, par quelqu’un de son entourage familial ou en dehors du ménage. Pour Neka Mbanganzi : « de manière générale, ces violences sont libellées de façon verbale (…) et ont comme expressions physiques coupables, la gastrite (ou mieux l’estomac comme aime le dire la femme en souffrance), les rides sur des visages de femmes jadis verdoyants et lisses, les insomnies d’un cœur de femme constamment flagellé[99] ».

La violence psychologique peut aussi consister à attaquer sous différentes formes des personnes qui sont importantes pour la femme, diminuer ses contacts avec elles et même l’empêcher complètement de les fréquenter. Elle consiste également à proférer des menaces, imposer son point de vue, ses goûts, ses valeurs, croyances, désirs, etc.  Elle peut aussi prendre la forme de la critique destructrice, de l’humiliation de la femme en public, de prise de décision importante sans demander l’avis de la femme (décider d’un second mariage, du mariage d’un des enfants, déménager, construire, etc.).

Ø Les violences sexuelles

Comme nous l’avons souligné ci-haut, les violences sexuelles ont à la fois des conséquences sur le physique et le psychisme de la femme. Elle se définit comme : « la sexualité sans consentement, quelques fois accompagnée de brutalités physiques, de menaces ou d’autres formes de contraintes »[100]

D’après une étude réalisée par le Programme Santé Sexuelle, Droits Humains[101], il a été relevé que les violences sexuelles sont multiformes. Celles couramment rencontrées sont les suivantes :

·          Le harcèlement sexuel : « c’est le fait de harceler autrui en usant d’ordre, de menaces de contraintes, dans le but d’obtenir des faveurs de nature sexuelle par une personne abusant de l’autorité(…) [102]». C’est une forme de violence que subissent des femmes se trouvant sous l’autorité d’un homme dont la décision est déterminante pour leur sort. Il s’agit donc de la sexualité monnayée, imposée à la femme en échange de l’emploi, de l’évaluation professionnelle ou scolaire. Ce harcèlement peut prendre la forme d’un chantage : menaces proférées à l’endroit de la femme relatives au blocage de la promotion professionnelle, à la perte de l’emploi, à l’échec scolaire, etc. Les femmes usagers des services publics peuvent subir, elles aussi, le harcèlement sexuel. C’est généralement les hommes, dont l’avis ou la décision est déterminante pour la résolution du problème auquel elles sont confrontées, qui leur font subir cette violence : magistrat, douanier, agents des services de sécurité, etc.

·          Le viol c’est « une union sexuelle totale, imposée à une femme non consentante par la force ou par surprise [103]». Elle est une contrainte exercée sur la femme qui l’oblige à faire des rapports sexuels en se servant de la force physique, de la ruse ou sous la menace (arme à feu ou n’importe quel objet utilisé pour contraindre la femme).

·          Les excès et sévices sexuels au sein du couple : cette catégorie renferme le viol conjugal, l’interruption forcée de la grossesse, la pression sociale en cas d’infécondité dans le couple, refus du droit à la contraception, privation des rapports sexuels à la femme en vue de la punir ou la contrôler, etc.

·          Les mutilations génitales féminines : selon l’Organisation Mondiale de la Santé : « les mutilations sexuelles féminines recouvrent toutes les interventions incluant l’ablation partielle ou totale des organes génitaux externes de la femme et/ou la lésion des organes génitaux féminins pour des raisons culturelles ou toute autre raison non thérapeutique [104]».

·          Le proxénétisme : c’est lorsqu’ « une personne oblige une autre à se prostituer contre son gré [105]».

·          Les rapports sexuels incestueux, etc.

Lubanza Mukendi et Sangana Biduaya considèrent que les violences sexuelles peuvent être, selon les cas, soit conjoncturelles ou structurelles. Elles sont conjoncturelles lorsqu’elles se produisent à l’occasion d’une rencontre fortuite, c’est-à-dire entre des personnes qui se rencontrent par un hasard de circonstances. Par contre elles sont structurelles lorsque les partenaires font partie d’un même groupe social et entretiennent de ce fait des relations sociales plus ou moins stables et permanentes.

Toute cette nomenclature des violences sexuelles n’est pas exhaustive, néanmoins elle nous a permis de nous fixer sur le contenu réel de ce concept.

B.   Selon les cadres sociaux de production

Toutes les formes de violences précitées peuvent se produire  dans différents cadres. Selon leurs cadres sociaux de production, l’on peut distinguer les violences communautaires et coutumières, les violences en milieu scolaire et professionnel et les violences économiques.

Ø Les violences communautaires et coutumières

Ce sont des violences tellement organisées socialement que « la femme elle-même, complice de cette situation qui la marginalise, se trouve être l’agent exécuteur de ses propres violences [106]». En effet, certaines normes et pratiques coutumières préjudiciables sont généralement invoquées pour justifier la violence dont sont victimes les femmes. Il s'agit de pratiques ancrées dans les mentalités et les mœurs de certaines sociétés, et qui brident toute liberté des femmes. Ces violences ont force de coutumes dans ces cultures et se manifestent de diverses manières. A cela s’ajoute les textes, les normes et les pratiques religieuses qui portent atteinte à la liberté de la femme notamment, le lévirat, le sororat, les mariages forcés ou précoces, la répudiation (par exemple en conformité avec le droit musulman, la sharia), certaines formes de veuvage, la séquestration religieuse[107] etc.

Tout ceci traduit, sans l’ombre d’un doute, le lien existant entre les normes culturelles et religieuses et le recours à la violence à l’égard des femmes.

A côté des coutumes, il existe presque dans toutes les sociétés des « pratiques traditionnelles nuisibles» qui perpétuent les violences à l’égard des femmes. C’est notamment, l’infanticide des filles et le choix du sexe de l’enfant avant la naissance par l’avortement des fœtus  féminins, les violences liées à la dot, les mutilations génitales féminines, les crimes d’honneur commis contre les femmes et la maltraitance des veuves, l’incitation au suicide, la consécration de jeunes filles aux temples, les restrictions alimentaires pour les femmes enceintes, l’alimentation forcée et les tabous alimentaires, la violence liée aux exigences relatives au paiement de la dot[108], etc.

Ø Les violences en milieu scolaire et professionnel

L’école et le milieu professionnel sont des endroits où généralement les femmes sont victimes de coercition et de harcèlement. L’étude menée par Lubanza Mukendi et Sangana Biduaya montre que dans les milieux scolaires les enseignants sont les principaux auteurs des violences sexuelles à l’égard des filles, suivi des élèves garçons qui sont aussi auteurs de violences sexuelles sur leurs collègues filles.

Le comité canadien sur la violence faite aux femmes[109] énumère quelques facteurs aggravant concernant les violences au travail. Les femmes les plus exposées sont jeunes et travaillent dans un climat de pression psychologique constant et dans des normes de sécurité faibles. En outre, les célibataires, les immigrées, les employées de maison, toutes les femmes occupant des postes subalternes et les femmes travaillant pour l’industrie du sexe, sont vulnérables au risque d’être agressées.

Amnesty international donne le contenu de ce que l’on entend comme  « violence exercée dans le milieu socioprofessionnel» en ces termes : « il s’agit du viol, violences sexuelles, actes d’agression et de harcèlement sexuel sur le lieu de travail, dans les établissements d’enseignement et autres, traite des femmes, prostitution forcée et travail forcé et autres sévices armés[110] ».

Ø Les violences économiques

Nous inspirant de Lubanza Mukendi et Sangana Biduaya nous disons que : « une violence économique basée sur le genre (spécialement contre la femme) est tout acte qui prive la femme d’un bien ou des moyens pour acquérir ce bien, du fait de l’inégalité sociale de sexe supposée ou établie[111]».

Les manifestations des violences économiques sont nombreuses, en fonction de la situation professionnelle, et sont sujettes à multiples interprétations. Elles portent entre autres sur les violences économiques qui se manifestent par la ségrégation dans l'accès aux ressources et facteurs de production ainsi que la discrimination salariale. Les discriminations renvoient à la ségrégation des femmes dans l’accès aux postes de responsabilité, l’exclusion des prises de décision dans la communauté et au niveau national, l’exclusion de l’héritage, la non ou accès limité à certains services etc. Cette forme de violence est souvent encouragée par l’Etat lorsqu’il ne tient pas compte de la dimension genre.

(2)        Du point de vue de la relation entre l’agresseur et la victime, il y a lieu de distinguer :

A.   Violence familiale ou domestique

Dans la culture anglo-saxonne[112], « domestic violence » désigne l’ensemble des violences exercées en famille, contre les enfants, les parents, la (le) partenaire. Tandis que  dans les pays francophones, le terme « violence conjugale » qualifie la violence envers l’époux ou l’épouse, la ou le partenaire et le terme « violence domestique » qualifie les autres types de violences qui ont lieu dans la famille nucléaire ou élargie.

C’est pourquoi Amnesty international propose une nomenclature qui englobe à la fois les violences domestiques et les violences conjugales en précisant que ce sont : «  les  sévices contre les partenaires intimes, les violences sexuelles contre les femmes et fillettes au foyer,  les violences liées à la dot,  le viol conjugal, les mutilations génitales féminines, sévices subis par les employées de maison (séquestration, brutalités physiques, conditions de quasi-esclavage et violences sexuelles) ».[113]

Les formes de violence familiale qu’une femme peut subir durant toute sa vie vont de la violence avant la naissance à la violence perpétrée contre les femmes âgées. Celles communément recensées sont notamment : l’administration de coups et d’autres formes de violences domestiques ; les violences liées à la dot; l’infanticide des filles; les violences sexuelles contre les enfants de sexe féminin ; les mutilations génitales des femmes et d’autres pratiques traditionnelles préjudiciables aux femmes; les mariages précoces; les mariages forcés; la violence perpétrée contre les employées de maison; et d’autres formes d’exploitation.

Bien que les « violences conjugales » fassent partie des « violences domestiques », comme nous avons eu à le dire dès le début du point A à la page précédente,  nous avons choisi à dessein de faire une démarcation entre ces deux concepts. Car nous nous intéressons uniquement aux violences interpersonnelles qui ont lieu dans le ménage entre partenaires intimes et non à celles qui se produisent entre membres d’une famille.

B.   Violence conjugale

Dans son rapport mondial sur la violence et la santé, l’OMS définit la violence conjugale comme : « tout comportement au sein d’une relation intime qui cause un préjudice ou des souffrances physiques, psychologiques ou sexuelles aux personnes qui sont parties à cette relation[114] ».

Cette définition souligne clairement le caractère multidimensionnel du phénomène de violence conjugale et marque le cadre relationnel (en l’occurrence celui de l’intimité) dans lequel s’exerce cette dernière.

Si la définition de l’OMS met un accent particulier sur le caractère multidimensionnel  et le cadre relationnel  dans l’exercice de la violence conjugale, celle de, Jocelyn Lindsay et Michèle Clément indique que : « la constance, la répétition et l’intentionnalité des comportements violents, sont des facteurs déterminants  pour identifier et définir la violence conjugale[115] ».

Comme nous avons déjà eu à le souligner dans la partie introductive de ce travail, quoique la violence conjugale ne puisse être personnifiée exclusivement par le conjoint,  la femme est dans bien des cas la victime. Le rapport de l’OMS, évoqué ci-dessus, révèle clairement que la violence masculine en contexte conjugal est beaucoup plus brutale et dangereuse que celle des femmes. Les hommes utilisent des formes plus manifestes et plus graves de violence et occasionnent, par conséquent, plus de dommage à leurs conjointes.

Pour Gustave-Nicolas Fischer[116] : « la violence conjugale s’inscrit généralement dans un contexte socioculturel où la femme est assignée à une position inférieure par rapport à l’homme qui en est souvent « le maître » exigeant soumission et obéissance de sa part, et cette subordination contribue largement à l’apparition et au maintien des violences masculines en contexte conjugal ».

D’après toujours le même auteur : «  cette violence est généralement sous tendue par des justifications d’ordre culturel et religieux, dans presque toutes les sociétés, qu’elles soient occidentales ou orientales, de pays développés ou en développement, où on distingue souvent une violence dite « juste » employée par le conjoint pour des raisons tenues pour « valables » afin de corriger ou de punir sa conjointe pour une faute ou une transgression qu’elle aurait commise, et une violence dite « injuste » qui serait infligée à la femme sans aucun motif valable ou qui dépasserait les limites socialement approuvées, en devenant permanente et/ou de plus en plus grave[117] ».

Partant de ce qui précède, nous pouvons dire que, la violence conjugale est la violence au sein du couple. C'est un processus évolutif au cours duquel un partenaire exerce, dans le cadre d’une relation privilégiée, une domination qui s’exprime par des agressions physiques, psychologiques et sexuelles. Elle correspond à une violence continue ou réitérée et toujours menaçante, reflet d’une configuration sociétale dans laquelle les possibilités de résistance sont faibles et les échappatoires limitées. Elle est donc le reflet de la subordination de la femme à l’homme.

2.5.2.2. Les différentes formes de violence conjugale

De l’avis de K. Laugrhea, C. Bélanger et J. Wright[118] : « la conceptualisation des différentes formes de violence conjugale s’est considérablement développée dans ces vingt dernières années en incluant en plus des dimensions physiques clairement identifiables, les formes psychologiques et sexuelles de ce phénomène ». De façon générale, la violence en contexte conjugal peut prendre les différentes formes présentées ci-dessous :

a)    Les violences physiques

Selon Roland Coutanceau[119] : « les violences physiques représentent la forme la plus manifeste et la plus facile à objectiver socialement et judiciairement ». Ces violences peuvent être définies comme : « des agressions physiques à mains nues ou avec objets, qui attaquent l’intégrité et le sentiment de sécurité physique de la femme »[120].

De gravité variable,  les violences physiques englobent un éventail de comportement : gifler, secouer, bousculer, frapper à coups de poing ou de pied, immobiliser avec ou sans liens, séquestrer, étrangler, brûler, mordre, blesser ou tuer avec ou sans armes,…[121]

b)    Les violences psychologiques

Pour Roger Henrion[122] : « la violence psychologique peut se manifester séparément ou n’être qu’un précurseur de violence physique en contexte conjugal ».  Elle est définie par J. Lindsay et M. Clément comme : « tout  comportement intentionnel et répétitif qui s’exprime à travers différents canaux de communication (verbal, gestuel, regard, posture, etc.) de façon active ou passive, directe ou indirecte dans le but explicite d’atteindre (ou de risquer d’atteindre) l’autre personne et de la blesser sur le plan émotionnel[123] ».

Les deux auteures insistent sur le fait que la violence psychologique en contexte conjugal est intentionnelle, dans le sens où le conjoint est bien conscient  de l’effet négatif qu’entraîne son comportement sur sa femme ; et répétitive dans le sens où l’homme maintient et reproduit les mêmes comportements lui permettant d’atteindre psychologiquement sa conjointe.

Ils relèvent également le fait que ces comportements sont actifs : de l’ordre de l’agir (par exemple menacer), ou passifs : par omission (par exemple ignorer l’autre). Directs : touchant directement la femme sans intermédiaire, ou indirects : en passant par un intermédiaire : individu (par exemple un parent de la femme) ou objet (par exemple : donner des coups sur les murs ou détruire les biens de la femme).

Ces deux auteurs soulignent par ailleurs, trois éléments constituants de la dynamique des violences psychologiques à savoir : « la subjectivité », « l’intentionnalité » et « la répétition ».

ü La subjectivité : pour qu’une femme soit considérée comme victime de violence psychologique de la part de son conjoint, il faudrait qu’elle ait exprimé ou manifesté auparavant, à celui-ci, le fait qu’elle a été heurtée par son comportement. L’effet négatif ou indésirable du comportement jugé violent, doit donc être connu par l’auteur pour qu’on puisse parler du deuxième élément.

ü L’intentionnalité : pour que le conjoint soit jugé violent sur le plan psychologique, il faudrait qu’il soit conscient de la souffrance que son comportement provoque chez sa femme et qu’en dépit de cette conscience, il refuse d’y mettre fin.

ü La répétition : c’est la répétition et la continuité du comportement jugé violent par la femme et connu comme tel par le conjoint, qui donnent à la relation entre la subjectivité de la victime et l’intentionnalité de l’abuseur sa dynamique de violence psychologique.

Certains auteurs ont tenté de regrouper l’ensemble des comportements impliqués dans la violence psychologique en contexte conjugal. Ils articulent la violence psychologique autour des comportements suivants : la menace ; la coercition ; le contrôle et la manipulation. D’autres y ajoutent, l’intimidation ; l’humiliation ; la privation ; la manipulation, le contrôle ; le rejet chronique ; l’absence d’intérêt ; la critique et l’infantilisation[124].

Aux comportements listés ci-dessus, J. Lindsay et M. Clément, ajoutent le blâme et les accusations ; le harcèlement ; le chantage ; la suresponsabilisation ou la déresponsabilisation ; la simulation de l’indifférence et la négation de l’état ou de la condition de l’autre.

Selon Jérôme L’Huilier[125], Ces comportements se manifestent à différents niveaux :

§  Sur le plan verbal : sous forme d’insultes ; injures ; critiques continuelles ; crises et hurlements ; menaces de tout genre ; mensonges manipulateurs,…

§  Sur le plan économique : sous forme de privation ou d’exploitation intentionnelle ; contrôle systématique et absolu de toutes les activités financières de la femme ; interdiction ou obligation de travailler,…[126]

§  Sur le plan spirituel : dans le fait de contraindre la femme à des pratiques religieuses contraires à ses croyances ; l’accuser dans sa foi ; se moquer de ses dogmes religieux,…

§  Sur le plan social : dans le fait d’isoler la femme de sa famille ; ses amies et de tout autre système de soutien.[127]

§  Sur le plan affectif : sous forme de rejet ; absence d’attention et de soin ; indifférence et manque de considération,…[128]

Bref, la violence psychologique en contexte conjugal relève d’un processus conscient, répété et constant, qui se manifeste à travers un ensemble de comportements intentionnels et récurrents qui attaquent l’intégrité personnelle de la femme et menace différents aspects de sa vie quotidienne, touchant directement l’intégrité psychologique de la femme.

c)     Les violences sexuelles :

Les violences sexuelles représentent tous les comportements qui attaquent ou visent à attaquer l’intégrité sexuelle de la femme, notamment toute forme d’activité sexuelle  non consensuelle imposée à la femme par son conjoint[129].

Ginny Nicarthy et Sue Davidson[130], parlent d’ « abus sexuel » en contexte conjugal. Ces deux auteurs définissent les violences sexuelles en contexte conjugal comme : « une maltraitance par actes, demandes, ou insultes à caractère sexuel [131]».

Nous allons parler dans un premier temps des violences sexuelles qui entrent dans ce qu’on nomme « viol conjugal » et présenter ensuite les autres manifestations de violence sexuelle qu’une femme pourrait subir en contexte conjugal. Il sied de signaler que c’est surtout les chercheurs (es) anglo-saxons qui ont focalisé leur attention sur cette notion.

*  De prime abord, il nous faut dire que la notion de « viol conjugal » est souvent considérée comme contradictoire, puisque la conception courante du viol n’inclut pas le contexte conjugal. Ce dernier sous-entend des relations sexuelles consenties : en donnant son accord pour le mariage, la femme s’engage à consentir à des relations sexuelles avec son conjoint. Ce qui rend « inutile » le viol selon ce raisonnement.

Cependant, pour Patricia Mahoney et Linda Meyer Williams[132] : « le viol conjugal inclut toutes les relations sexuelles (vaginales, anales ou orales) non désirées et/ou forcées par l’utilisation réelle ou la menace de force physique dans un contexte conjugal ».

Le viol conjugal peut être entendu aussi comme : « toute activité sexuelle accomplie ou entreprise par l’homme sans le consentement de sa conjointe[133] ».

Quant à Diane Bernier[134], elle inclut dans sa définition la pornographie sous quelques formes qu’elle soit (forcer la femme à regarder, pratiquer ou être regardée ou filmée), l’exploitation sexuelle ; l’incitation à la prostitution et le proxénétisme.

P. Mahoney et LM. Williams[135] identifient par ailleurs, quatre types de moyens de coercition utilisés par le conjoint :

§  La contrainte sociale : exécutée par des messages sociaux concernant les rôles sexuels appropriés pour les hommes et les femmes dans un contexte conjugal. Les victimes de viol conjugal sont poussées à croire que ceci relève de leur « devoir d’épouse » de se soumettre aux désirs sexuels de leur mari et de s’engager dans toute relation sexuelle désirée par lui, au détriment de leurs propres désirs et même contre leur volonté. Ces croyances sont d’avantage renforcées par les normes culturelles donnant au mari le droit absolu de décider de la sexualité du couple et laissant à la femme le soin de s’exécuter.

C’est pourquoi la femme est repoussée, découragée d’agir ou blâmée pour ce qui lui arrive, dès qu’elle tente d’évoquer les violences sexuelles que son mari lui fait subir.

§  La contrainte interpersonnelle : inclut les menaces d’ordre non physique que l’homme profère à sa conjointe. L’homme peut  menacer de la quitter ou de la priver d’argent, ou autres menaces dont l’impact ne devrait pas être minimisé étant donné que les femmes sont en général financièrement, tout comme socialement dépendantes de leur mari. Même dans le cas où la femme est indépendante financièrement, elle préfère se soumettre aux désirs sexuels de son conjoint ; même si cela implique des rapports douloureux ou humiliants, que de «  risquer » l’échec de son mariage et la désintégration de sa famille.

§  La menace d’user de force physique : correspond à des menaces « mineures » comme dire à la femme que ça va faire encore plus mal si elle résiste, ou « grave » comme menacer de la tuer ou de tuer les enfants. Ces menaces sont souvent soutenues par des épisodes antérieurs de violence physique « réelle » de la part du conjoint, la femme sait alors ce qu’elle encourt en cas de refus ou de résistance, dans la mesure où elle a déjà subi l’exécution de ce type de menaces.

§  La contrainte physique : implique l’usage réel de la violence physique mineure (gifles, bousculades,…) ou grave (ligotage, usage d’armes,….) de la part du mari.

En outre,  P. Mahoney et LM. Williams[136] ont également proposé une typologie qui distingue trois catégories de viol conjugal :

v Le viol avec force uniquement ou sans violence physique : dans ce cas, le mari utilise différents moyens de coercitions, sans pour autant recourir à la force physique réelle. Ce type de viol conjugal est caractéristique des couples où le recours à la violence physique n’est pas très courant, bien qu’existant.

v Le viol avec violence physique : dans ce cas, les relations sexuelles forcées sont précédées et souvent accompagnées de violences physiques. Il survient dans les relations où la violence sous toutes ces formes est fréquente et il se présente comme une forme parmi tant d’autres de violence conjugale qui vise à blesser, avilir et humilier la femme.

v Le viol sadique : outre les rapports sexuels forcés, le mari violeur userait dans ce cas, de formes extrêmes de violence telle la torture ou l’esclavage, et exigerait de sa conjointe d’accomplir des actes sexuels déviants, peu communs ou douloureux et humiliants. Le conjoint auteur de ce type de viol conjugal, serait fortement impliqué dans des pratiques pornographiques sous quelques formes qu’elles soient, et pourrait également être fétichiste ou sadique.

Quelle que soit la forme à travers laquelle le viol conjugal se manifeste, et quels que soient les moyens de coercition utilisés par le conjoint, il ressort de ce qui précède que le viol conjugal reflète une sexualité qui n’est pas mutuellement consentie. Par conséquent, P. Mahoney et LM. Williams tirent la conclusion suivante : « contrairement aux victimes de viol par inconnu qui vivent avec le souvenir d’une horrible attaque, la femme victime de viol conjugal vit avec son violeur et subit continuellement cette attaque et la vit comme une profonde transgression personnelle : une violation du corps et de  la confiance[137] ».

Le viol conjugal tel que définit n’existe pas en droit positif congolais comme nous le verrons au chapitre quatre. En effet, la loi n° 06/018 du 20 juillet 2006 portant sur les violences sexuelles, n’inclut pas le contexte conjugal. Pour le législateur congolais, l’acte sexuel qui s’accomplit au sein du foyer ne peut être qualifié de « viol », parce qu’il est justifié par la « consommation du mariage ».

*  Autres formes de violence sexuelle en contexte conjugal :

Nous référant à Santé Canada, nous disons que « la violence sexuelle en contexte conjugal peut se traduire autrement que par le viol conjugal[138] ». On y inclut aussi :

ÿ       Le fait que l’homme refuse toute relation sexuelle avec sa conjointe, de manière permanente et sans aucune raison valable, pour la punir, la soumettre au chantage, ou pour d’autres fins ;

ÿ       Le fait que l’homme critique constamment et illégitimement la sexualité de sa femme, lui tienne des propos insultants et humiliants concernant son physique, sa réputation, sa fidélité…en public ou en privé ;

ÿ       Le fait que l’homme s’engage avec d’autres femmes, après s’être convenu à une monogamie ;

ÿ       Le fait de transmettre volontairement des infections sexuellement transmissibles, notamment à VIH, par le refus de prendre toutes les précautions nécessaires ou par la non révélation de la possibilité d’une infection ;

ÿ       Le fait de refuser ou d’obliger la femme à recourir à des moyens de contraception ;

ÿ       L’avortement, etc.

2.6. Le cycle de la violence conjugale

La plupart d’études, que nous avons évoquées plus haut, qui ont tenté de théoriser sur la violence conjugale, ont montré que celle-ci se manifeste généralement  d’une manière cyclique et répétitive. La répétition est d’ailleurs citée parmi les facteurs déterminants pour identifier et définir la violence conjugale. Celle-ci s’introduit dans le couple  progressivement et sournoisement. C’est assez rare qu’elle survienne subitement.

Classiquement, le cycle de la violence conjugale se déroule en quatre phases qui se répètent sans cesse. Pour mieux illustrer ce caractère répétitif, nous nous inspirons de la métaphore utilisée par Nabila Hamza[139]. Elle représente le cycle de la violence conjugale sous la forme d’une spirale qui va en s’accélérant dans le temps et avec une intensité croissante. Au fur et à mesure, la période de rémission diminue et le seuil de tolérance de la femme augmente.

La violence conjugale devient quelque chose de normal ; elle est banalisée. A partir d’un certain seuil, si rien ne vient interrompre le processus, la vie de la femme peut être en danger. L’isolement, la dépendance et la peur feront partie de son vécu quotidien avec toutes les conséquences qui peuvent s’en suivre.

Le schéma ci-après résume les quatre phases du cycle de la violence conjugale de la manière suivante :

Figure N° 3 Le cycle de la violence conjugale

 

Source : Nabila Hamza

-       Une phase d’accumulation des tensions, d’irritabilité de l’homme, liées selon lui à des soucis ou à des difficultés de la vie quotidienne. Pendant cette phase, la violence ne s’exprime pas directement. Elle transparait à travers les mimiques (silences hostiles), les attitudes (regards agressifs) ou le timbre de la voix (ton irrité). Tout ce que fait l’autre partenaire énerve. Durant cette phase, l’homme tend à rendre la femme responsable des frustrations et du stress de sa vie. A cette étape, les victimes ne comprennent pas ce qui se passe et les stratégies utilisées consistent à éviter les dégâts, à minimiser les choses et faire baisser la tension.

-       Une phase d’explosion de la violence, où l’homme donne l’impression de perdre le contrôle de lui-même. Elle se caractérise par des cris, des insultes et des menaces. La perte de contrôle de l’agresseur et son désir de destruction en sont les traits distinctifs. Quant à la victime, la peur devient son rempart car elle est consciente que toute réaction de sa part aura comme conséquence, l’augmentation de la violence de la part de son partenaire.

-       Une phase de prise de distance. Elle est caractérisée par un sentiment d’anxiété, de tristesse, d’humiliation et d’impuissance qui amène la victime à se replier sur elle-même. Très souvent, après l’agression, la victime ressent ce sentiment.

-       Une phase de réconciliation/renégociation. L’explosion de la violence est généralement suivie par des remords. L’homme cherche à s’en débarrasser en cherchant une explication à son avantage et qui pourrait le déculpabiliser. Il adopte une attitude agréable en apportant des cadeaux à sa compagne, s’il le faut. Il peut même payer des amendes comme exigé dans certaines coutumes. Pendant cette phase, les femmes reprennent l’espoir de voir les choses changer. C’est généralement à ce moment là qu’elles retirent leurs plaintes ou renoncent à porter plainte. Et le cycle de la violence recommence.

2.7. L’approche genre des violences conjugales et ses limites

Comme nous l’avons déjà épinglé dans notre cadre théorique, l’approche genre considère la violence conjugale comme : « une manifestation des inégalités de genre dans une relation de couple [140]». C’est un exercice de pouvoir, un moyen de domination masculine et de contrôle sur la femme.

Le patriarcat serait  la cause principale des violences conjugales, puisqu’il confère à l’homme le droit de dominer la femme et sous-entend que  « l’homme détient le pouvoir dans toutes les institutions sociales [141]».

En faisant référence à une organisation familiale et sociale qui repose sur une hiérarchie où la femme est subordonnée à l’homme, le patriarcat attesterait  « la domination de l’homme et la subordination de la femme[142] » et la violence conjugale serait un des mécanismes contribuant au maintien de cette subordination.

La violence conjugale est selon cette approche unilatérale et exclusivement masculine, elle est purement instrumentale et vise la domination et le contrôle de la femme. Alors que la violence des femmes en contexte conjugal est : « considérée comme défensive et toujours bilatérale[143] ».

Dans cette perspective, la violence conjugale s’inscrit «dans une société de type patriarcal et elle vise le maintien du pouvoir et du contrôle sur la femme[144] ». Daniel Welzer-Lang précise que : « l’objectif et l’intention des conjoints violents seraient d’imposer leur pouvoir et leur contrôle sur leurs conjointes : ils visent à travers la violence (sous quelques formes qu’elle soit) à exercer un contrôle sur la situation et sur leurs conjointes. Afin de diriger les actions, les pensées et les émotions de la femme et d’obtenir la soumission désirée, l’homme recourt à un pouvoir « coercitif » en usant de force ou de menace ou les deux ensemble »[145].

 A la suite  d’une recherche exploratoire portant sur l’exercice de contrôle sur la conjointe et les diverses formes de violence mises en œuvre, Benoit Roy et Gilles Rondeau concluent qu’ « il y a lieu d’être préoccupé des intentions des agresseurs relativement à l’utilisation de la violence comme moyen de contrôle de la conjointe. Ceux-ci semblent effectivement retirer des gains significatifs de leurs recours à la violence pour instaurer et maintenir le contrôle sur leur partenaire [146]».

L’inégalité des pouvoirs entre hommes et femmes ; la domination des hommes et la subordination des femmes ; la légitimation de la violence masculine ; sont au cœur des explications féministes qui considèrent le patriarcat comme unique responsable de l’installation et du maintien des facteurs sociaux et culturels à l’origine de la violence des hommes envers les femmes.

Cependant, nombre d’auteurs, en l’occurrence les psychologues,  remettent en question la thèse du patriarcat comme seule explication de la violence conjugale. Ils affirment que : « bien qu’ils vivent dans des sociétés patriarcales, la majorité des hommes ne sont pas violents et n’occupent pas non plus de position dominante claire dans leurs couples[147] ».

De plus les rapports homme-femme ainsi que le niveau d’asymétrie ou de  symétrie des relations conjoint-conjointe ne dépendent pas uniquement de la division sociale selon le sexe, mais varient en fonction des caractéristiques individuelles et des différents contextes écologiques (interpersonnel, organisationnel, culturel, social, et historique), la relation entre violence et pouvoir est : « plus complexe que ne le suppose l’analyse féministe du patriarcat [148]».

Néanmoins, dans la présente dissertation, comme nous l’avons mentionné dans notre cadre théorique, nous privilégions l’approche sociologique des violences conjugales dans la mesure où nous mettons l’accent sur le groupe et non sur les individus. D’autant  plus que la société participe à la construction de l’imaginaire collectif et d’un modèle hégémonique masculin. Ainsi, Nous nous rallions au point de vue de L. Parini qui s’inscrit en faux contre toutes ces considérations qui mettent l’accent sur les caractéristiques individuelles.

En effet,  l’utilisation du concept « patriarcat » provoque souvent des réactions épidermiques de rejet comme celles que nous venons d’évoquer ci-dessus,  car toute femme ne se considère pas opprimée ou subordonnée et tout homme ne s’identifie pas nécessairement à un dominant. Par conséquent, il s’avère indispensable  « de comprendre le sens des concepts utilisés et de couper court aux controverses qui découlent d’une interprétation biaisée[149] ».

Lorsque nous parlons du système patriarcat, nous faisons plutôt référence à un cadre social qui avantage la classe des hommes (et non pas chaque homme en tant qu’individu réel).  A l’intérieur de ce cadre, tous les hommes en tant qu’individus réels, n’adoptent pas assurément un comportement patriarcal, ni toutes les femmes, en tant qu’individus réels, ne vivent pas la subordination. Au sein de certains couples, la discussion et l’accord mutuel l’emporte sûrement sur la domination pure et simple.

Par conséquent, « le système patriarcat fait référence à un cadre social, composé de représentations et de pratiques, non pas un comportement de domination ou de soumission [150]». Ce cadre peut être plus ou moins contraignant selon les sanctions que l’écart engendre. Cela peut aller de sanctions légères jusqu’à la sanction extrême. Par exemple, la femme adultère dans la culture luba subit, comme nous le verrons au deuxième chapitre, dans certains cas, le rituel de « tshibawu » pour sa purification. Celui-ci, consiste en une humiliation qui l’oblige à se promener publiquement toute nue à travers les rues du village où grands et petits procèdent à une lapidation systématique sur elle. A l’intérieur de ce système, ce n’est pas tous les hommes qui dénoncent l’adultère de leurs femmes et par conséquent, certaines femmes ne subissent  pas cette sanction.

En somme, il revient à la perspective féministe le mérite d’avoir attiré l’attention sur un problème considéré pour longtemps comme rare et privé, surtout dans le contexte africain ; d’avoir mis en lumière les facteurs sociaux et culturels à l’origine des violences masculines envers les femmes ; d’avoir contribué grandement à l’adoption d’une définition plus élargie des violences conjugales. C’est une approche qui  demeure indispensable à la compréhension des violences conjugales dans leur contexte socioculturel comme nous allons le voir tout au long de notre travail.

Section 3 : Théorie du système politique de Gabriel Almond

3.1. L’explication politique

Généralement, l’explication politique s’inspire de deux types d’approches classiques en sciences sociales.

Le premier type d’approche part de l’individu, considéré comme un acteur autonome poursuivant ses fins personnelles en raison de sa logique propre ou de ses intérêts privés. Dans cette approche, l’activité spécifique de chaque individu et perçue comme le produit du calcul rationnel. Le système social est compris comme le résultat aléatoire des transactions sociales dépourvues de principe d’unité en soi. Ainsi, le sens de l’action sociale est-il déduit des logiques individuelles, lesquelles sont variables selon le rapport coût/avantage. Cette approche inspirée par la sociologie wébérienne est mise en œuvre dans les analyses de type interactionniste et constructiviste.

Le deuxième type d’approche prend la société globale comme point de départ de l’analyse. Dans cette perspective, la société est comprise comme un système organique dans lequel chaque individu ou groupe joue un rôle déterminé. La finalité supposée de ce rôle consiste à assurer le maintien du système. La socialisation constitue le mécanisme par lequel chacun acquiert les éléments normatifs de son rôle et les intègre dans sa personnalité propre. Les comportements aussi bien que les jugements les plus personnels de l’individu sont tenus pour de simples modes de manifestations concrètes des normes incorporées[151].

Dans ce type d’approche, l’unité des rapports des individus les uns avec les autres est une donnée du système. Elle repose fondamentalement sur la dépendance mutuelle ainsi que sur le contrôle que les individus s’exercent réciproquement. Cette démarche dite déterministe qu’on retrouve chez Emile Durkheim, est utilisée dans un certain nombre de courants sociologiques, tels que le systémisme et le fonctionnalisme, pour expliquer les comportements et les faits politiques.

La théorie fonctionnaliste de G. Almond s’inscrit dans ce deuxième type d’approche.

3.2. Le fonctionnalisme de G. Almond

L’analyse fonctionnaliste en sciences politiques prend naissance dans un contexte général de questionnements sur les problèmes posés par l’importation des modèles politiques occidentaux dans le tiers monde. La nature de la question conduit G. Almond et James Samuel Coleman à intégrer l’étude du développement politique dans la théorie fonctionnaliste. Cette théorie considère la société, ou mieux le système politique, comme un ensemble d’éléments interdépendants. Chacun de ces éléments contribue, d’une manière spécifique, à l’organisation et au fonctionnement de l’ensemble dont il fait partie. L’analyse fonctionnelle se propose, dès lors, de repérer ces contributions (fonctions) et d’apprécier les satisfactions qu’elles apportent aux exigences de maintien et d’adaptation propres à l’ensemble considéré[152].

A. Gabriel Almond et la théorie fonctionnaliste du développement politique

Pour développer leur thèse sur le développement politique, G. Almond et J.S Coleman partent de l’affirmation suivante : « Si tout système politique évolue de façon continue et unilinéaire vers une norme définie de fonctionnement, il est parfaitement légitime d’apprécier son niveau de développement par référence à l’épanouissement des processus fonctionnels qui sont censés s’y accomplir [153]».

Dès lors, le système politique est appréhendé, par ces deux auteurs, comme : « le système d’interactions qui remplit les fonctions d’intégration et d’adaptation (…) par le recours ou la menace de recours à une contrainte physique légitime[154] ». Ainsi, ils s’appuient sur quatre hypothèses fondamentales qui portent sur l’essence même des relations politiques :

-         Tous les systèmes politiques, quelque soit leur niveau de développement, sont dotés de structures politiques, comparables à celles qu’on retrouve actuellement dans les sociétés modernes. Seuls change leurs degrés de permanence et de spécialisation.

-         Les mêmes fonctions sont remplies dans tous les systèmes politiques ; elles diffèrent seulement par la « fréquence de leur réalisation », par « le genre de structures qui les remplissent » et par « leur mode d’accomplissement ».

-         Toutes les structures politiques sont « multifonctionnelles », c’est-à-dire contribuent de plusieurs manières au fonctionnement du système politique.

-         Tous les systèmes politiques sont mixtes : ils ne sont jamais totalement modernes ni totalement traditionnels. Le processus de développement est donc universel et permanent. Il s’exerce autant dans les sociétés du Tiers Monde qu’en Europe Occidentale.

Ces fonctions étant tenues pour consubstantielles à tout système politique, les deux auteurs induisent l’universalité de sept fonctions : socialisation et recrutement politiques, expression des intérêts, agrégation des intérêts, communication politique, élaboration de la règle, exécution de la règle et fonction judiciaire. Le repérage de ces fonctions permet ensuite d’identifier les structures politiques qui les accomplissent et d’apprécier leur degré d’autonomie et de spécialisation[155]. Ces deux dernières qualités constituent les variables fondamentales du développement politique. G. Almond et J.S Coleman les envisagent à travers le concept-clé de « différenciation structurelle », grâce auquel ils prétendent déterminer le niveau de modernisation atteint par chaque système politique[156].

B. Les fonctions du système politique

Six ans plus tard, ce cadre théorique a été revisité et enrichi par G. Almond et B. Powell. Ils ont adjoint aux sept fonctions primitives, trois nouvelles à savoir : les fonctions de conversion, les fonctions d’adaptation et les capacités fonctionnelles du système politique. Par ailleurs au concept-clé de « différenciation structurelle », s’ajoute celui de « sécurisation culturelle ».

a)     Les fonctions de conversion assurent la transformation des flux de demandes et de soutiens adressés au système politique, en décisions effectives s’imposant à l’ensemble de la société[157]. Ces fonctions sont au nombre de six : fonctions d’articulation des intérêts, d’agrégation des intérêts, d’élaboration de la règle, d’application de la règle, fonction judiciaire et fonction de communication politique.

b)    Les fonctions d’adaptation participent de la même manière au processus de développement politique. Elles permettent aux systèmes politiques de se maintenir et de s’adapter à la pression du changement, et cela grâce aux mécanismes de recrutement politique et de socialisation politique. La fonction de recrutement politique contribue à doter chaque rôle politique d’un titulaire compétent. A mesure que s’opère le développement politique, chaque rôle devient nécessairement de plus en plus spécialisé et fait appel à des agents qui doivent être de plus en plus qualifiés. Cette exigence croissante implique donc la définition progressive de structures particulières, exclusivement destinées à la formation et à la sélection de cadres politiques. De même, la fonction de socialisation politique assure la diffusion et le maintien d’une culture politique compatible avec les besoins de fonctionnement du système politique : elle donne aussi, naissance à des institutions de plus en plus spécialisées dans l’exercice de cette contribution (famille, école, mass media)[158].

c)     Les capacités du système politique : Elles désignent les cinq fonctions que doit accomplir tout système politique dans les relations qu’il entretient avec son environnement[159] :

-         La capacité extractive recouvre les performances accomplies en vue d’extraire les ressources matérielles et humaines nécessaires à la réalisation des buts que s’est fixé le système politique ;

-         La capacité régulatrice concerne l’exercice d’un contrôle efficace et coordonné sur les individus et les groupes. En effet, cette fonction exige des pouvoirs publics, par souci non seulement de l’intérêt général, mais aussi de l’équité, des interventions étatiques  recouvertes d’une certaine rationalité. D’après Pierre Louis-Naud : « cette fonction se rapporte au processus de maintien de la cohésion sociale (…) Elle oblige aux pouvoirs publics de ne pas se limiter à la réglementation générale mais à prendre en compte les questions des minorités, des personnes vulnérables etc.[160] ». C’est pour cette raison que certains auteurs placent la fonction de régulation au centre de la politique.

En effet, comment ne pas reconnaître avec Lucy Mair[161] qu’ « il n’existe aucune société dans laquelle les règles soient automatiquement respectées ». Ce qui suppose implicitement l’existence d’un processus et de structures du maintien de l’ordre s’opérant par le biais « d’un ordre juridique caractérisé par un système d’injonctions obligatoires faisant l’objet d’un travail de redéfinition permanent et garanti par l’Etat[162] ».

Dans ce sens, les pouvoirs publics mettent délibérément en œuvre les activités pour faire face à des faits ou des comportements qui deviennent sources de problèmes et qui, par conséquent, suscitent des inquiétudes et des angoisses chez les membres de la communauté. C’est par exemple la mise en œuvre des politiques visant l’équité dans l’accès à l’éducation, à l’emploi, à la santé, à la justice, aux fonctions publiques… Ces politiques visent à prévenir les faits et comportements non souhaitables ou les corriger s’ils sont déjà produits dans un domaine donné.

-         La capacité distributive a trait à tous les efforts consentis en vue de répartir, au sein de la société, les divers biens, services, honneurs et statuts qui sont disponibles ;

-         La capacité symbolique se rapporte à l’ensemble des activités assurant la diffusion de valeurs symboliques (défilés, fêtes, voyages présidentiels…) au sein de la société et contribuant ainsi à la mobilisation d’un soutien populaire minimal ;

-         La capacité responsive décrit enfin le degré de sensibilité du système politique, son habileté à détecter et à satisfaire les demandes qui lui sont adressées.

Il est important de clore ce propos en affirmant avec  B. Badie que : « l’amélioration de toutes ces capacités ne peut se réaliser simultanément : de fortes capacités extractives et régulatrices sont par exemple nécessaire préalablement à l’exercice d’une bonne capacité distributive. Cet étalement dans le temps est inéluctablement source de crises politiques aigues, familières aux nouveaux Etats du Tiers Monde, en outre, et selon une logique qui nous est désormais bien connue, le développement de chacune de ces capacités passe inévitablement par la création de structures de plus en plus différenciées et spécialisées dans leur accomplissement : on trouve, à cet ultime niveau fonctionnel, la permanence de l’un des deux principes de modernisation politique figurant au centre de la théorie de G. Almond et B.  Powell [163]».

 

 

 

CHAPITIRE II : CONSTRUCTION SOCIALE DES VIOLENCES CONJUGALES EN REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE DU CONGO

 

Section 1 : De l’interaction entre le biologique et le social

 

Les violences conjugales sont une conséquence des rapports de genre asymétrique. Il est donc convenable de parler d’abord de la construction sociale du genre avant d’aborder celle des VBG. A juste titre, comme le rappellent si bien Annie Labourie-Racapé et Thérèse Locoh[164] : « les inégalités, les discriminations entre hommes et femmes ne sont pas le fruit de la nature mais celui de la culture et des productions sociales qui, prenant pour base une différence biologique qu’il n’est pas question de nier, ont construit des systèmes de genre justifiant des pratiques différenciées et le plus souvent inégalitaires ».

En effet, la distinction entre sexe et genre, initialement anglo-saxonne, s’est imposée comme un fait majeur, et l’un des pivots de la réflexion sociologique.  En effet, le sexe se réfère aux différences biologiques qui existent entre les femmes et les hommes et à la différence corrélative entre leurs fonctions procréatives. Il décrit les caractéristiques biologiques immuables et universelles des femmes et des hommes.

Les théoriciens naturalistes à l’instar d’Aristote[165] justifiaient ainsi la domination des hommes sur les femmes : « le mâle est celui qui est capable de réaliser, par la force de sa chaleur, la coction du sang, et de le transformer en sperme. Il émet un sperme qui contient le principe de la forme. Et par principe, il faut entendre le premier moteur, que l’action soit menée, en lui-même ou en un autre être. Or, la femelle, matière, n’est que réceptacle. Si toute coction exige la chaleur, le sperme étant l’aboutissement épuré de la coction du sang, le mâle est donc doté d’une chaleur plus grande que la femelle. C’est d’ailleurs parce qu’elle est froide que la femelle a plus de sang et qu’elle en perd : sinon, elle en ferait du sperme ».

Françoise Héritier[166] atteste que, c’est cette différence fondamentale, en qualités de chaud et froid, qui implique et justifie la différence anatomique des organes : « un sexe, chaud, sécrète un résidu pur en petite quantité que les testicules suffisent à stocker ; l’autre, froid, incapable de parvenir à cette coction, a besoin d’un organe plus vaste, l’utérus ». A chaque puissance correspond ainsi un organe approprié.

En revanche, le genre a trait non à la différence de sexe, mais à la différentiation sociale et culturelle des sexes. Il fait référence aux relations construites socialement entre les femmes et les hommes. C’est-à-dire que toute personne naît dans un système culturel et social qui lui préexiste et qui la détermine partiellement. Si la différence sexuelle est socialement pertinente, si elle a un sens, une signification sociale, ce n’est pas uniquement parce que les deux sexes ont des fonctions diversifiées dans la reproduction de l’espèce humaine comme le pensent les théoricies naturalistes.

Il est évident que sans l’intervention de codifications sociales en termes de rôles différenciés et de hiérarchies, ce fait ne pourrait demeurer qu’une différence parmi tant d’autres. Au contraire, elle entraîne des situations différenciées et hiérarchisés selon lesquelles les deux sexes n’ont pas le même capital social, les mêmes horizons d’action, etc.

Dans cette hypothèse, comme l’affirme C. Delphy : « (…) le sexe est simplement un marqueur de la division sociale ; il sert à reconnaître et identifier les dominants des dominés, il est un signe ; comme il ne distingue pas n’importe qui de n’importe quoi et surtout pas des choses équivalentes, il acquiert dans l’histoire valeur de symbole[167] ».

En analysant donc l’oppression des femmes, en termes de rapports sociaux de sexe, la théorie du genre souligne le caractère social des catégories sexuelles, en les distinguant des hommes et des femmes biologiques. Ce faisant, elle réfute les thèses naturalistes évoquées ci-haut. Celles-ci faisaient du sexe biologique, le principe explicatif de l’oppression des femmes. Car, jusqu’aux années soixante, l’alibi de la « nature » pour maintenir, perpétrer et expliquer la domination masculine et l’inégalité entre les sexes dans la société, était encore largement privilégié par les sciences humaines et la pensée scientifique, de manière générale[168].

Dans cette optique, le genre peut donc être vu comme l’identité (sociale) que la société, dans un contexte socio-culturel, religieux et économique donné, confère aux hommes et aux femmes. L’identité « Genre » détermine largement les relations entre le femmes  et les hommes, dans la sphère privée (la famille), tout comme dans la sphère publique (la politique).

Il en découle que les relations de genre sont spécifiques à un contexte. Elles s’entrecoupent avec d’autres marqueurs de la vie sociale, qui montrent que tous les hommes et toutes les femmes ne sont pas les mêmes et qui affectent l’identité genre dans un contexte donné. Il s’agit notamment de l’âge, la classe sociale, le milieu géographique, la religion, la race, l’ethnie, l’époque, etc.


 

Section 2 : Le poids des coutumes, traditions, stéréotypes et mythes dans la construction sociale des violences conjugales en RD Congo

 

Comme nous venons de le démontrer, les perceptions culturelles de la société dans laquelle vivent les femmes ont un impact sur la formulation de leurs besoins et par conséquent de leurs droits. Ces perceptions culturelles sont déterminantes aussi bien des attitudes des hommes vis-à-vis des femmes que de leurs pratiques par rapport aux violences conjugales. A juste titre comme l’affirme Marina Burakova-Lorgnier : « le genre est un fait culturel qui se crée et se modifie dans, par et pour la culture [169]».

Les pratiques sociales sont diverses et peuvent être appréhendées sous multiples prismes. Mais dans cette section, nous allons essayer de les saisir à travers le langage et les  représentations véhiculées par  les coutumes, les traditions, les stéréotypes ainsi que par les mythes à propos du « contrôle de la reproduction au sein du couple »[170]. Ces discours, comme nous l’avons déjà dit au chapitre précédent, attribuent aux sexes de valeurs différentes engendrant par conséquent des pratiques inégalitaires en adéquation avec ces discours[171].

Qu’à cela ne tienne, que ce soit  en termes de division des rôles, de pratiques matrimoniales, de la gestion et de l’accès aux ressources, les normes sociales assignent généralement à la femme un statut inférieur par rapport à l’homme, même si quelques nuances se révèlent parfois d’une société à une autre. Soutenant cette idée, L. Parini atteste que : « les régimes de genre peuvent varier dans le temps et l’espace, mais historien-ne-s et anthropologues ont montré que dans la plupart des cultures étudiées le pôle féminin est dévalorisé et donc subordonné au pôle masculin[172] ».

2.1. A travers les coutumes et les traditions

Il n’est plus à démontrer que si certaines normes et pratiques culturelles tendent à accroître l’autonomie de la femme et à promouvir ses droits fondamentaux, il en est d’autres – nombreuses – qui servent aussi, bien souvent, à justifier la violence dont la femme est victime dans la société. Les coutumes et les traditions peuvent être aussi génératrices des images,  idées et opinions qui fécondent des représentations sociales en défaveur du statut de la femme et revêtent l’homme d’un prestige qui renforce sa domination dans la société congolaise. C’est ce qui pousse Jacqueline du Puy[173]  à rechercher dans la domination masculine l’une des causes de la violence conjugale.

Pour étayer ces propos, Angélique Sita Mwila-Akele affirme que : « la notion de représentations sociales est fondamentale pour la compréhension de la problématique du rôle de la femme dans la société. Elle est un concept de psychologie sociale qui connait toujours un certain succès en matière d’explication d’opinions et de comportements individuels ou collectifs. Ce concept est étroitement lié à la culture et aux traditions d’une communauté déterminée. Et la problématique du rôle de la femme ou plus généralement du statut de la femme dans la société se fonde sur les images, les idées que les hommes et les femmes pris individuellement ou collectivement se font de l’importance de la participation de la femme dans la vie sociale [174]». 

La coutume est de ce fait : « un ensemble d’usages d’ordre juridique, qui ont acquis force obligatoire dans un groupe sociopolitique donné, par la répétition d’actes publics et paisibles, pendant un laps de temps relativement long [175]».

Selon Pierre-Clément Timbal[176], la coutume se définit par cinq caractéristiques que nous trouvons pertinent d’épingler :

1° La coutume est un usage né de la répétition ;

2° C’est un droit enfanté avec le temps. Elle évolue avec les mentalités pour répondre aux nouveaux besoins sociaux ; d’où elle est susceptible de subir des modifications ;

3° Par opposition au principe de territorialité des lois, les coutumes s’appliquent à un groupe social, le plus souvent d’ordre ethnique ou d’ordre religieux dont relève les interessés ;

4° La coutume se distingue des autres sources de droit par son caractère informulé, gestuel et oratoire ;

5° Enfin, elle est une règle acceptée par « un groupe qui tient la pratique pour obligatoire ».

Plusieurs chercheurs reconnaissent le caractère inégalitaire et discriminatoire de la coutume surtout qu’elle met à l’écart certains individus dont les jeunes, les étrangers, les pauvres et particulièrement les femmes. Tesfaye Bezawit explique que : « ces individus mis à l’écart par la coutume ont intériorisé un certain nombre de normes et de valeurs propres au groupe social dans lequel ils vivent. Dans leur éducation, dans leur interaction avec les autres membres du groupe social, ces individus sont amenés à traduire des lois qui ne sont que l’incarnation des idéaux partagés par les membres de la communauté [177]».

La RD Congo, compte une multitude de groupes tribaux obéissant à des coutumes et traditions différentes. Celles-ci, bien que présentant assez souvent de similitudes, ont également des différences notables. Cependant, au fil du temps, le mixage culturel, opéré à travers les mariages, les déplacements des gens des campagnes vers les villes ou vers d’autres endroits ayant une culture différente, les différentes guerres,  a contribué à l’hybridation des coutumes. La modernité à son tour a conduit certains intellectuels à rejeter tout simplement les normes coutumières au profit des pratiques occidentales.

Au de-là de toutes ces considérations, parler de l’incidence des coutumes sur la violence en contexte conjugale, invite à transcender les tabous et à ramener la question sur la scène publique. Ainsi donc, en RD Congo, les coutumes sont marquées de manière profonde par le patriarcat. Celui-ci reconnait l’entièreté du pouvoir aux hommes et considère la femme comme devant tout simplement obéir. Il établit des relations inégalitaires entre la femme et l’homme.

Dans cette optique, Elisabeth Fourn  affirme que : « la femme a toujours été  considérée comme une propriété de l’homme et est donc reléguée  au second plan[178] ». Nos ancêtres ne voyaient pas la femme jouer, dans la vie sociale, le même rôle que l’homme et avoir les mêmes droits que ce dernier. Plusieurs exemples illustrent cet état de chose. Par exemple,  la femme ne pouvait palabrer avec les hommes tout en étant débout.

Dans Certaines cultures, la femme était frappée par des interdits alimentaires. Très souvent, les nourritures savoureuses étaient exclusivement réservées à l’homme sous prétexte qu’elles ont un effet néfaste sur la femme et surtout  sur celle qui attend famille.  Chez les Songe du Kasaï par exemple, la chair succulente du boa était destinée uniquement aux hommes. La femme en préparait, mais n’était pas autorisée d’en goûter même la sauce. La jeune fille était donnée en mariage précocement et quelque fois sans son consentement. A la mort de son époux, la femme se voyait attribuer le jeune frère du de cujus et parfois même si le mari était polygame, à sa mort son fils aîné pouvait hériter d’une ou de ses femmes.

Dans un autre registre, bien que  la femme participait entièrement à la production des richesses familiales à travers notamment le travail de l’agriculture, elle restait considérée comme dépendante de l’homme. La coutume ne lui reconnaissait pas le droit d’assister aux réunions du village ou de se prononcer de quelque manière sur le développement de celui-ci.

La femme n’était pas à mesure de penser car elle en était incapable. Elle devait laisser aux hommes, qui sont plus intelligents, le droit de penser à sa place et de prendre les décisions qu’elle devait exécuter. Cynthia Cockburn[179] note que : « tout en reconnaissant les spécificités entre les cultures, la différence entre les hommes et les femmes est normalement perceptible. Souvent, cela est présenté comme naturel (…) et confirmé par l’histoire ».

Aujourd’hui encore, un coup d’œil fortuit dans la vie quotidienne des congolaises,  nous amène à dire que : malgré un arsenal juridique tendant de plus en plus à valoriser le rôle de la femme, ces représentations sociales continuent à régenter les rapports entre homme et femme. Or, comme nous venons de le démontrer, les coutumes et traditions peuvent être génératrices des pratiques sociales qui sont à la base de la marginalisation de la femme dans notre société. Ces pratiques sont nombreuses et elles touchent tous les domaines de la vie sociale. Mais dans le cadre de notre dissertation, nous allons porter notre attention sur celles qui ont trait aux pratiques matrimoniales.

2.1.1. Du mariage

Dans l’imaginaire des congolais, le mariage représente l’idéal. Le but ultime que toute femme doit atteindre. Cette valorisation du mariage est présente dans presque toutes les communautés, nonobstant le principe de la « non territorialité des coutumes » que nous avons évoqué plus haut.

 La valorisation du mariage provient donc de plusieurs facteurs, notamment d’ordre culturel et religieux. La jeune fille intériorise dès son jeune âge qu’il lui faut devenir très tôt épouse et mère. En revanche, le célibat prolongé de la femme est non seulement dévalorisant, mais aussi lié à une quelconque malédiction. On entend parler souvent d’un « masque de vieillesse[180] » que porterait la femme et qui serait à l’origine de son célibat qui perdure.

 De cette construction sociale du mariage découle des pratiques sociales peu valorisantes pour la femme et génératrices de violences conjugales. Car, contribuant à inférioriser le statut de la femme dans le foyer et à diminuer son opinion dans le mariage. A l’inverse, elles renforcent l’autorité du mari et crée ainsi un déséquilibre dans les relations entre les deux conjoints.

Il s’agit notamment du mariage précoce qui est cité dans 6,3 % des cas comme raison d’arrêt de la scolarisation chez les filles[181]. En effet, les parents se basant sur la coutume, encouragent le mariage de leurs filles alors qu’elles sont encore des enfants. Ceci dans l’espoir que ce mariage va leur profiter au plan financier. En réalité, comme nous allons l’aborder au quatrième chapitre de cette dissertation, le mariage précoce est une violation des droits humains. Il compromet le développement des filles et débouche sur des grossesses précoces qui sont citées également dans 5,2 % des cas comme raison d’arrêt de scolarisation chez les filles[182]. Le peu d’instruction et l’absence de formation professionnelle des femmes aiguisent donc la féminisation  de la pauvreté et les rendent vulnérables dans leur conjugalité.   

La coutume est donc l’un des facteurs qui influencent les taux de mariage précoce en RD Congo. Les garçons sont également affectés par le mariage précoce, mais ce phénomène touche beaucoup plus les filles et avec beaucoup plus d’intensité. Pour appuyer ces propos,  l’Enquête Démographique et de santé de 2013, estime à 21% la proportion des femmes de 15-19 ans actuellement en union contre seulement 2% d’hommes, de la même tranche d’âge en union[183]. Les filles sont donc affectées dix fois plus que les garçons par ce phénomène.

De plus, MICS-RDC 2010 a montré que les femmes mariées très jeunes sont plus enclines à penser qu’il est parfois acceptable pour un mari de battre son épouse et elles ont elles-mêmes été exposées à des situations de violences conjugales[184].  Il a été constaté également que ces filles qui se marient à un jeune âge ont tendance à épouser des hommes plus âgés. De leur part, les parents cherchent à marier leurs filles pour protéger leur honneur et les hommes cherchent souvent de femmes plus jeunes parce qu’elles sont supposées être saines, c’est-à-dire elles sont non infectées par le virus du VIH et les autres maladies sexuellement transmissibles.[185]

L’écart d’âge entre les partenaires est cité parmi les facteurs favorables à la domination de la femme par l’homme[186]. Il peut, dans certains cas, contribuer à une dynamique d’abus de pouvoir et à l’augmentation de risque de se retrouver prématurément veuve. Cet écart d’âge peut aussi créer au niveau du couple un déséquilibre des pouvoirs. Bien évidement, comme l’affirme Anne Attané : « le fait d’être plus âgé s’impose comme un principe d’autorité [187]». Les résultats de l’enquête MICS-RDC de 2010 montre d’ailleurs que, les proportions des femmes vivant avec des hommes plus âgés qu’elles de 10 ans ou plus sont importantes et concernent 14 pour cent des femmes âgées de 15 à 19 ans et 17 pour cent de celles âgées de 20 à 24 ans[188].

A ce propos, Mabiala Mantuba estime qu’ « en RD Congo, l’écart d’âge entre les conjoints varie entre 5 et 40 ans, l’époux étant de loin plus âgé que sa compagne (…). L’idée selon laquelle la sagesse demeure la propriété des ancêtres, les plus âgés ont plus de légitimité, et le droit indiscutable à la parole et à l’initiative, tandis que les plus jeunes doivent parler peu. En conséquence, la femme plus jeune que son mari, doit être économe dans ses propos. (…) L’écart d’âge entre l’époux et l’épouse constitue un moyen de réduire l’épouse au silence [189]».

Le brassage des cultures et la « kinoiserie[190] » ont fait perdre à la dot tout son caractère symbolique, en raison de la place plus grande accordée à la société de consommation. Jadis, la dot  consistait en un échange entre les deux familles en vue de sceller leur union. Aujourd’hui, cette pratique revêt de plus en plus un caractère commercial. Mabiala Mantuba note qu’ « on écrit « facture » sur la liste de demande des biens à payer pour la fiancée ; la femme est ainsi chosifiée ; elle est considérée comme un bien monnayable et l’homme peut la posséder entièrement et disposer de sa liberté [191]». Ce qui favorise l’assujettissement de la femme non seulement à l’homme mais aussi à la famille de ce dernier. Car pour réunir les biens et le montant exigés par la belle famille, le jeune homme est obligé, parfois,  de requérir le concours financier et matériel des différents membres de sa famille : père, mère, oncles, tantes, neveux, nièces etc. Ce qui donne, quelque fois, à ces derniers l’aval de s’immiscer dans le jeune foyer et d’avoir une certaine emprise sur la femme.

Enfin, cet assujettissement de la femme est renforcé par  le rituel gestuel lors de la cérémonie de la dot. Celui-ci légitime l’hégémonie masculine et contribue à une construction sociale des inégalités de genre qui pèse lourdement sur la femme. En effet, le jour de la dot, comme nous fait remarquer Mabiala Mantuba : « pour manifester publiquement leur alliance, l’homme doit faire boire un verre à sa femme en se tenant debout, tandis que la femme doit se mettre à genoux devant son mari pour lui faire boire aussi un verre. Il s’agit là d’un moment de reproduction de l’idéologie sociale androcentrique et d’un acte de réaffirmation du statut « de femme soumise » [192]». L’autorité dont l’homme est investie, pour reprendre l’expression wébérienne, tire ainsi sa légitimité des coutumes et traditions qui entourent la célébration du mariage au niveau des deux familles.

2.1.2. De la Dissolution du mariage

Les juridictions coutumières qui ont encore, malheureusement, droit de cité dans la plupart des territoires en RD Congo, prononcent généralement le divorce en défaveur de la femme, au nom de la coutume. Bien souvent, la femme est privée des biens obtenus pendant la vie commune et de la garde des enfants[193].

La femme, contre qui est prononcée la dissolution du lien conjugal, n’emporte avec elle que ses petits effets personnels, encore qu’ils n’aient été récupérés par l’homme. Les enfants sont, pour la plupart des cas, confiés à la garde du père quel que soit leur âge. C’est ainsi qu’on a vu les enfants de moins de six mois arrachés à l’affection maternelle au nom de la coutume. Le rapport EDS-RDC de 2007 révèle que 5% d’enfants de 0-17 ans vivent uniquement avec leur Père pendant que leurs mères biologiques sont en vie[194].

A titre d’illustration, dans les territoires de Kalehe au Sud Kivu et de Walikale[195] dans le Nord Kivu, quelle que soit la cause de la séparation, quel que soit le temps passé dans le mariage, voire le nombre d’enfants que la femme a eu, en cas de divorce prononcé par les juridictions coutumières, la femme est obligée de rembourser la totalité de la dot surtout si c’est elle qui a demandé le divorce.

En principe, si en droit écrit (code de la famille), le décès de l’un des conjoints dissout le lien conjugal et donne lieu à la liquidation du régime matrimonial, tel n’est pas le cas dans les coutumes. Si le mari décède, la femme reste obliger de sa famille. Elle doit, en principe, obtenir le quitus de sa belle famille pour être désengagée de cette dernière. Mais ce quitus n’est pas désintéressé, la femme est soumise parfois à toute sorte des sévices. On peut tout simplement refuser qu’elle quitte la famille, en ce cas on lui donne comme femme à un frère à son défunt mari.  

Cette pratique appelée « lévirat », constituait, dans une certaine mesure, une garantie pour la protection des enfants du de cujus qui devaient bénéficier d’un bon encadrement familial, quoique leur père biologique ne soit plus en vie. C’est ainsi que le phénomène enfant en situation difficile n’avait pas la même ampleur qu’aujourd’hui.  Par contre, si la femme refuse d’être l’épouse du frère du de cujus, on l’oblige à restituer la totalité de la dot. Alors les enfants lui sont arrachés et tous les biens également. C’est  pourquoi le lévirat est cité parmi les « pratiques traditionnelles nuisibles » qui justifient la violence à l’égard de la femme.

Ainsi donc, comme l’affirme Pierre Gambembo,  75% des femmes en RD Congo ne sont pas légalement mariés et sont soumises ainsi aux impératifs des coutumes discriminatoires et ne bénéficient pas de leur droit en cas de divorce[196]. Très souvent la majorité d’habitants de l’hinterland sont ignorants de l’existence du mariage civil et par ricochet, de ses implications légales. Même dans les centres urbains, la situation n’est pas vraiment différente. Nombreux sont les couples qui demeurent également dans cette ignorance.

C’est lors du divorce ou du décès que la femme se rend compte que n’étant pas mariée légalement à l’homme avec lequel elle a vécu pendant plusieurs années, elle est dans l’incapacité de pouvoir bénéficier de ses droits. Alors que, comme nous le verrons au point 2.1.2 au troisième chapitre, la CEDEF, en son article 16, recommande aux Etats parties de prendre des dispositions législatives nécessaires pour rendre obligatoire l’inscription du mariage sur registre officiel.

2.1.3. Du Droit de propriété et ou de succession

Généralement, ceux qui n’héritent pas sont rapidement exclus du groupe familial[197]. Dans la plupart des coutumes, les femmes ne sont pas considérées lors de l’héritage. C’est pourquoi elles sont rapidement mises hors du groupe familial par le biais du mariage précoce. Elles se voient ainsi priver de l’accès aux biens laissés par leurs parents à l’avantage de leurs frères garçons considérés comme des héritiers.

La femme subit par voie de conséquence une double sanction : elle est privée du droit d’hériter non seulement de sa famille biologique, mais aussi de son foyer. Sous le toit conjugal, elle n’a pas le droit de posséder. Tout ce qu’elle peut obtenir pendant la vie commune revient à la famille de son mari défunt. Par surcroît,  c’est sa maternité qui conditionne son accès aux biens « accumulés à deux » pendant le mariage[198]. « Mama aliaka kaka na sima ya bana na ye [199]» entend-t-on souvent dire dans le langage des congolais. Encore que cela dépend du tempérament de sa belle-famille.

Elle peut selon les cas, continuer à jouir des biens laissés par le de cujus à condition qu’elle demeure « loyale » vis-à-vis de ses enfants et de sa belle-famille. Au cas contraire, elle n’a aucun droit d’hériter des biens de son mari. Cette loyauté peut aller jusqu’à la contraindre de prendre pour époux le jeune frère à son mari, peu importe son âge, même s’il s’avère que celui-ci est de loin beaucoup plus jeune qu’elle. Nous avons déjà évoqué cette pratique au point précédent.

La maternité étant le but suprême que la femme doit atteindre, lorsque celle-ci n’a pas eu d’enfants avec son défunt mari, elle est considérée comme inutile et est parfois même chassée de la famille. Elle est obligée de retourner dans sa famille biologique qu’elle a quitté  peut-être il y a déjà une vingtaine d’années.

Les femmes ont elles-mêmes intériorisé ces pratiques coutumières en matière de propriété et de succession au point que ce sont les « tata mwasi[200] » qui portent la casquette du père et sont les plus coriaces et les premières à exercer la violence sur la femme de leur frère défunt. La femme ne recourt pas à la justice non seulement par ignorance de ses droits mais par peur des pratiques superstitieuses dont peut user la belle famille pour la nuire elle-même ou à ses enfants.

2.1.4. De la filiation et du nom

En RD Congo, dans la plupart des coutumes, c’est le système patrilinéaire qui est dominant. Les enfants appartiennent au père et c’est à ce dernier qu’incombe la charge de leur donner un nom. C’est le moyen privilégié que l’homme utilise pour exercer un contrôle sur les capacités reproductives de la femme afin de « s’assurer une progéniture née de sa contribution biologique[201] ». Car, nul n’ignore qu’il est plus aisé de prouver la maternité que la paternité.

Pour ce qui est de l’attribution du nom, le père peut toutefois, selon son bon vouloir, à la naissance du troisième ou du quatrième enfant, demander à la mère de lui donner un nom. Mais du point de vue de la filiation, les enfants relèvent toujours du père. La mère est considérée comme un canal qui a pourvu simplement à l’enrichissement de la famille de son mari, étant donné qu’en Afrique, comme nous le savons, les enfants constituent une grande richesse. Il y a même des communautés où lorsque l’enfant accuse, à la naissance, une forte ressemblance physique avec sa mère, celle-ci est obligée de payer une amende à sa belle famille.

Même dans les sociétés de type matrilinéaires, ce pouvoir est souvent l’apanage des hommes nés dans des groupes de filiation définis par les femmes. C’est-à-dire les oncles. Comme l’affirme si bien F. Héritier : « Dans les sociétés matrilinéaires en effet, la possession de la terre, la transmission des biens, les pouvoirs politiques (pouvoirs villageois ou pouvoirs politiques plus larges) appartiennent aux hommes. Mais au lieu que ce soit, comme dans une société patrilinéaire, les pères qui transmettent des biens et des pouvoirs à leurs fils, ce sont les frères de la mère, les oncles maternels, qui les transmettent à leurs neveux[202] ».

Le nom est un marqueur important des inégalités de genre. Dès la naissance, les noms des enfants du sexe féminin sont différents de ceux du sexe masculin. Certains noms donnés aux enfants du sexe féminin se référent à la situation de  la mère au moment de la naissance de l’enfant. Il s’agit des enfants dits « spéciaux »  qui portent des noms significatifs ou devant donner lieu à certains rituels. C’est ainsi que nous avons des noms tels que Tshanda[203],  Mujinga[204], etc. D’autres noms se réfèrent aux rôles féminins dans la société, où à la relation qui unit la femme à l’enfant : Ntumba, par exemple dans la culture luba, est le nom donné à un enfant qui a été conçu avant le retour des couches de sa mère. C’est-à-dire, avant que cette dernière n’ait revu ses menstruations. D’autres encore rappellent les attributs que la société donne aux hommes et aux femmes, par exemple Mauwa[205], Nkoyi[206].

C’est dans ce contexte que Nabila Hamza déclare que : « Les noms ont donc une dimension de genre et leur signification reflète souvent les attributs et les rôles socialement acceptables. Les noms de femmes font souvent référence à des qualités comme « la délicatesse », « la pureté », « la beauté » ou à des noms de fleurs, alors que  ceux des hommes  font souvent référence à la « bravoure », « la force », « la justice », « l’intrépidité », « l’autorité » etc. [207]».

De ce qui précède, il apparaît non seulement que les hommes se sont presque accaparés de la quasi-totalité de pouvoir en matière de filiation biologique mais également que les femmes occupent une position de subordination de part déjà le nom qui leur est attribué depuis leur naissance. Or, nous savons que le nom constitue un élément déterminant dans la construction identitaire de l’individu.  Dans ce cas d’espèce, il participe à la construction de l’identité féminine assignée. C’est pour cette raison que nous allons interroger dans la troisième section de ce chapitre, la famille comme premier cadre de cristallisation des inégalités de genre.

2.1.5. De L’adultère dans les coutumes et traditions

Dans la plupart  des coutumes en RD Congo tout comme ailleurs, la sanction sociale qui frappe l’adultère de la femme est assez sévère. Elle va au delà du foyer et touche la société dans son entiereté car les capacités reproductives de la femme doivent être contrôlées afin de se rassurer sur la progénitrure qu’elle engendre.  Elle peut aller du paiement des amendes jusqu’à la mort in extremis. Si dans certains cas la coutume a prévu des issues de sortie, dans d’autres c’est la peine capitale qui prévaut et rien d’autre. Quant à l’homme, il est considéré « comme un chasseur libre et fort, qui choisi sa proie comme il veut[208] ». A ce titre, son adultère ne peut entacher en aucun cas les liens qui l’unissent à sa conjointe, sa famille, sa belle-famille et partant, toute la communauté.

Pour clarifier ces propos, il suffit d’examiner comment cette question est traitée dans la culture luba. En effet, l’adultère de la femme communément appelé « tshibindi[209] », constitue la honte et le déshonneur sublime. Ses conséquences sont incommensurables et incalculables. Elles peuvent aller de la mort des enfants, en passant par une multitude des maux, jusqu’à la mort du mari lui-même.

D’après les ancêtres, c’est l’homme qui est le chef de la famille. C’est à lui qu’incombe la responsabilité d’imprimer la discipline nécessaire à la bonne marche de son foyer. C’est à lui que le Créateur a donné la responsabilité de garder et de cultiver le jardin. Il est par conséquent, le premier garant du respect des règles de conduite du foyer et du respect des règles du mariage par sa femme.

Dans cette culture, ce n’est pas seulement l’acte sexuel physique qui est qualifié d’adultère, mais aussi le fait de toucher une partie du corps d’une femme mariée ou une conversation que cette dernière peut engager avec un inconnu. L’adultère constitue donc pour la femme, l’infraction culturelle et morale abominable et irréversible par excellence. Néanmoins, par « souci » de la stabilité de la famille, il y a le rituel de « tshibawu[210] » qui est coutumièrement prévu pour une épouse adultère. Ce rituel requiert au préalable la disposition non seulement du mari à pardonner sa femme, mais aussi celle de sa famille.

Si l’une des parties n’est pas disposée à pardonner, le rituel n’est pas possible. Il se résume en des pratiques sociales extrêmement humiliantes pour la femme. La femme soumise à ce rituel est appelée : « mukaji muena tshibawu[211] ». Il est à noter que la récidive n’est pas de mise. Le pardon ne peut être accordé qu’une seule fois seulement.

Ainsi donc, cette pratique se maintient et se reproduit socialement à travers les âges,  par la tradition orale notamment : les légendes, les proverbes, les chants, les mythes et les rituels. A ce propos, l’EDS-RDC de 2013 révèle que c’est les Kasaï Occidental et Oriental qui détiennent les pourcentages les plus élevés des femmes non célibataires ayant subi des violences physiques ou sexuelles ou émotionnelles  avec respectivement 68,4% et 67,3%[212].

2.2. A travers les stéréotypes  et les mythes

Au fil du temps, les stéréotypes et les mythes culturels ont contribué à l’acceptation et au maintien de la violence conjugale et à son